« Survivre en mer nécessite d’y croire »

— 

Les naufragés ont mis pied dans la capitale des îles Marshall, Majuro, mardi matin (lundi GMT). Tout sourire et habillés de frais, leur allure contrastait avec l'apparence émaciée et les haillons avec lesquels ils avaient été découverts il y a deux semaines.
Les naufragés ont mis pied dans la capitale des îles Marshall, Majuro, mardi matin (lundi GMT). Tout sourire et habillés de frais, leur allure contrastait avec l'apparence émaciée et les haillons avec lesquels ils avaient été découverts il y a deux semaines. — Suzanne Murphy AFP
Interview du Professeur Jean-Yves Chauve, médecin de la Fédération Française de Voile.

L’histoire de la dérive des Mexicains, perdus en mer pendant 9 mois et se nourrissant de poissons et de mouettes crus, est-elle crédible ?
Ne connaissant pas leurs conditions de dérive, ni leur accès à l’eau douce, il est difficile d’en juger. Il faut savoir que pour survivre, l’être humain a besoin de deux chose : un apport suffisant d’eau douce et un apport énergétique. Nous ne pouvons en effet pas supporter plus de 12 jours consécutifs sans boire. Nous possédons en revanche une réserve de graisse, héritée de nos ancêtres pour faire face aux famines, équivalente à 150.000 calories. Cette réserve s’épuise en moyenne au bout d’un mois. Les pêcheurs mexicains ont du beaucoup maigrir, mais s’ils se sont nourris de poissons et de mouettes, ils ont pu survivre : ces animaux apportent non seulement des protéines, nécessaires au maintien de la structure musculaire, mais aussi des graisses et de l’eau douce.

Comment survit-on en mer ?
Tout d’abord, il faut veiller à s’abreuver en eau douce. Il est inutile de boire de l’eau de mer : le délai de survie est identique à celui des 12 jours passés sans boire. Les organismes vivants sont constitués à 70% d’eau douce, la pêche est donc un bon moyen de se nourrir et de s’abreuver. L’eau se trouve également dans tous les éléments liquides, tels que le sang par exemple. Si vous vous trouvez dans une zone chaude, il faut éviter la déperdition calorique : éviter de bouger la journée et préférer être actif aux heures fraîches. Cela évitera également de transpirer et de perdre de l’eau. La survie à plusieurs nécessite également une organisation de vie spécifique et positive. En général, en situation extrême, les hommes sont capables de penser à des solutions auxquelles on n’aurait pas pensé en temps normal. Survivre en mer nécessite d’y croire.

Comment se passe le retour à la vie normale ?
Il faut se préoccuper des carences. Lorsque l’organisme ne trouve plus d’énergie dans son corps, il se met alors en auto-digestion des muscles qui ne sont pas utiles à sa survie. Dans un bateau, les muscles des jambes notamment, fondent. Mais le phénomène le plus catastrophique est la déshydratation, qui peut entraîner des lésions cérébrales voire un coma. Le retour à la vie normale se fait donc sous contrôle médical : un organisme très affaibli est fragile, il ne peut pas supporter une soudaine abondance. La personne est donc d’abord mise sous perfusion pour être réhydraté et pour rééquilibrer les éléments minéraux. Ensuite seulement, l’estomac est progressivement réhabitué à ingérer des aliments. En fonction des carences, cette phase peut durer plusieurs jours voire plusieurs semaines. Enfin, il faut traiter les infections, les brûlures et esquarres éventuelles, d’autant que l’eau de mer creuse les plaies. Un bilan de santé complet est donc nécessaire avec, si besoin, un suivi psychologique du naufragé. Il faut en effet être capable de revenir à la vie après un tel traumatisme.

Recueilli par Sandrine Cochard