"Nous aurions pu être une génération sans guerre"

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Interview d’Hassan Sinno, vice-président d’Unitco (groupe industriel libano-roumain), qui a quitté le Liban par ses propres moyens. Depuis, il s'est installé à Paris.

Quand êtes-vous rentré ?

Je suis rentré le 22 juillet. Je devais rentrer au début du mois de juillet mais l’aéroport de Beyrouth a été détruit en grande partie le jour même où je devais prendre l’avion, au commencement de la guerre. J’ai donc quitté Beyrouth en voiture pour rejoindre la Jordanie via Damas (Syrie). Les Israéliens ont bombardé la route juste devant la sortie, j’ai dû prendre un autre chemin. Surtout, je laisse ma famille là-bas. Heureusement, les communications passent bien, grâce notamment à Internet.

Quel pays laissez-vous derrière vous ?
Lorsque je suis parti, Beyrouth n’était encore que peu touchée, les Israéliens concentrant leurs frappes sur sa banlieue. Israël poursuit son objectif de faire revenir le Liban 20 à 30 années en arrière. Or, mon pays, déjà endetté, aura du mal à s’en relever : le Liban n’a plus de ressources, ni matérielles, ni financières. Il lui reste les ressources morales, mais ce n’est pas suffisant. Cette guerre n’aurait pas dû durer plus d’une semaine, laps de temps suffisant pour retourner l’opinion contre le Hezbollah. Aujourd’hui, l’inverse se produit : après le massacre de Cana et de Qaa, tous les Libanais sont contre Israël. J’ai beaucoup d’amis juifs ou Israéliens et tous me disent qu’Israël veut vivre en paix avec ses voisins. Mais comment cela sera-t-il possible après cette guerre ? J’ai trente ans, je suis de la génération qui n’a pas connu la guerre civile et j’aurai pu être d’une génération sans guerre. Malheureusement, ces années de paix sont remises en cause et les générations qui sont actuellement sous les bombes garderont rancœur à Israël. Comment Israël va vivre avec la haine de ses voisins ?

Envisagez-vous de retourner au Liban ?
J’espère y retourner demain ! Mais la fin des combats n’est pas pour maintenant. Israël veut arrêter la guerre sur une victoire militaire, or aujourd’hui les frappes ciblent les civils. Cana n’a rien changé, j’ai envie de dire que c’est une atrocité parmi d’autres. Surtout, il semble que la condamnation d’Israël soit interdite. Malgré la mort de quatre casques bleus, les Nations Unies ne disent rien. Aujourd’hui, nous attendons tous un mot des Etats-Unis. Eux seuls peuvent stopper cette guerre. La France ne peut rien faire.

Recueilli par Sandrine Cochard