La démocratie à l'épreuve

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Ils sont une trentaine de chercheurs, scientifiques et intellectuels à s'être réunis vendredi au premier étage d'une petite librairie de Carthage. « La transition que nous vivons est-elle réellement démocratique ? », questionne Mohamed Kerrou, chercheur à la faculté de droit et de sciences politiques de Tunis. L'élite s'interroge sur le virage qu'Ennahdha (islamistes modérés) et ses alliés, élus en octobre 2011, semblent vouloir imposer au peuple. D'abord l'inscription dans la Constitution de la « charia », puis le statut de « complémentarité » de la femme – le parti a reculé sur ces deux points – et récemment « la criminalisation de l'atteinte au sacré ».
La destitution de Ben Ali le 14 janvier 2011 a fait souffler un vent de liberté en Tunisie. Aujourd'hui, une centaine de partis politiques ont été autorisés. « Chaque mois, une quinzaine d'essais politiques sortent en librairie », témoigne l'ancien diplomate français vivant en Tunisie et écrivain, François-Georges Bussac. Parallèlement, trois partis salafistes, bien qu'encore peu représentatifs, ont émergé dans l'espace public et des individus proches de la mouvance djihadiste ont bénéficié de cet affranchissement. Incarcérés sous Ben Ali, ils ont été libérés. C'est le cas d'Abou Iyadh, gracié en mars 2011 et désormais activement recherché car soupçonné d'être derrière l'attaque de l'ambassade américaine il y a dix jours. « Ce n'est pas vrai. La police a tout manigancé pour faire croire qu'on est à l'origine des violences », se défend un salafiste de 23 ans de la cité El-Khadra, au nord de Tunis. Jeudi dernier, Béji Caïd Essebsi, fondateur du parti d'opposition Nidaa Tounès, a accusé les dirigeants tunisiens de conduire une « politique de tolérance » vis-à-vis des extrémistes. Au siège d'Ennahdha, dans le quartier Mon Plaisir de Tunis, les militants veulent faire bonne figure face aux médias étrangers. « Nous condamnons ces violences, nous sommes pacifiques, pour la liberté de la presse et contre toute forme d'oppression », assure un porte-parole. Contraints de faire preuve de fermeté vis-à-vis des radicaux, Ennahdha leur laisse toutefois la porte grande ouverte en prévision de futurs scrutins. « Si les salafistes acceptent le jeu politique et la souveraineté populaire, alors ils seront proches de nous », soutient Mohamed Nejib Gharbi, membre du bureau exécutif du parti. Ce discours ambigu, qui trahit des dissensions internes, inquiète les Tunisiens, déjà préoccupés par le chômage et l'inflation. « On ne comprend pas pourquoi on laisse de tels individus s'installer chez nous. Notre pays n'est pas une terre de djihad », s'alarme Rim, 28 ans, jeune femme chargée de projets de développement dans l'éducation. « La religion n'a rien à voir avec l'Etat. Il faut séparer tout ça », enchérit Salli, avocate. Certains en viennent à regretter à demi-mot l'époque Ben Ali. « Cette liberté a créé le désordre. Mon fils ne respecte plus l'autorité et croit que tout est permis », lâche un quadragénaire, ancien cadre de l'administration. D'autres remettent en cause les compétences de la classe politique. « Certaines personnes au pouvoir ont passé quinze ans en prison. Ils débarquent », tâcle Ahmed, un chauffeur de taxi. Sur les 247 députés de l'Assemblée nationale constituante (ANC), dix-huit seulement ont « un CV de référence ».W. M.L'apprentissage de la démocratie est en marche dans les trois pays arabes où la révolution a abouti

à la destitution d'un dictateur. « 20 Minutes » est retourné

en Tunisie, en Egypte et en Libye, après les premières élections libres organisées dans ces pays.

Premier volet de notre série,

la Tunisie, berceau du printemps arabe. Le départ de Ben Ali,

le 14 janvier 2011, sonne

une nouvelle ère, nourrie d'espoirs et d'affranchissement. Les élections du 23 octobre 2011 portent les islamistes modérés d'Ennahdha au pouvoir. La société civile déchante et découvre dans l'ombre du parti les salafistes.

Les tensions des derniers jours, dont l'apogée fut le saccage

de l'ambassade américaine, inquiètent les Tunisiens.

Si la majorité se reconnaît

dans une société conservatrice,

tous n'acceptent pas l'instauration d'un Etat islamique.

Lundi prochain, l'égypte.