Le Liban, victime collatérale des combats en Syrie

REPORTAGE A la frontière nord du pays du Cèdre, les habitants vivent au rythme des bombardements sur leurs villages, certains fuient...

Alexandre Sulzer

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Toni Antonios, maire du village chrétien de Minjez bombardé par la Syrie dans la région du Akkar au Liban, montre les dégats, le 15 septembre 2012.
Toni Antonios, maire du village chrétien de Minjez bombardé par la Syrie dans la région du Akkar au Liban, montre les dégats, le 15 septembre 2012. — A. GELEBART / 20 MINUTES

De nos envoyés spéciaux à la frontière libano-syrienne, Alexandre Sulzer (texte) et Alexandre Gelebart (photo)

«C’était un refuge pour moi.» Après avoir perdu son mari et son fils il y a deux ans, Hané*avait fait construire une maison isolée, en surplomb du Nahr El-Kebir, la rivière qui marque la limite entre la Syrie et le Liban. Le site, à la vue panoramique, s’est transformé en piège lorsque l’armée syrienne a commencé à pilonner il y a deux mois, au canon et au mortier, des villages libanais frontaliers, dont Minjez, village chrétien de 2.000 habitants. Début septembre, un obus est tombé dans la chambre d’Hané qui avait fuit depuis plusieurs jours. Un énorme trou béant dans le mur témoigne de la violence de l’impact. Le temps de réparer les fenêtres qui ont volé en éclats et Hané quittera définitivement Minjez. «Après la guerre civile, les gens s’étaient jurés  de ne plus jamais fuir», regrette, amer, Toni Antonios, le maire de Minjez.

Les murs qui tremblent, les vitres qui se brisent

«Les tirs commencent vers 22h et, même s’ils ne touchent pas les maisons, font trembler les murs et brisent les vitres.» «Ici, on est chrétien, on ne va pas accueillir de Syriens. On se fiche de ce qu’il se passe en Syrie, ce n’est pas notre affaire», s’énerve Toni Antonios alors qu’au loin, le bruit de canons retentit. Pourtant, c’est parce que l’armée syrienne soupçonne ce territoire libanais d’abriter des combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) qu’elle vise Minjez et les communes voisines. «On nous accuse d’être pro-Hariri [dirigeant libanais anti-syrien], mais moi, je ne suis pro-rien, je suis pour la paix», abonde Ali Sleiman Darwish, le maire de Noura, un village sunnite à 5 minutes de là. Les habitants y racontent la même histoire: les salves nocturnes, les quelques instants entre le tir et l’impact qui permettent de quitter précipitamment les étages supérieurs, les voitures prêtes avec le strict minimum pour fuir dans la nuit. 30% des habitants auraient déjà abandonné Noura, assure le maire, pour rejoindre une ville plus sûre à 15km. Pour l’heure, un civil serait mort d’une crise cardiaque liée aux bombardements à Noura et un soldat aurait été blessé à Minjez.

Le spectre d’une exportation du conflit

«La peur domine sur la colère mais moi, je ne pars pas car ma vie est ici», explique Ali Sleiman Darwish. Qui «jure», en boucle, qu’aucune arme de l’ASL n’est cachée dans le village. «Le Liban et la Syrie, c’est le même peuple. Pendant des décennies, nous nous sommes mariés entre nous. Quand on n’avait plus de pain, nous traversions la rivière pour en chercher», raconte-il, dépité. «Personnellement, je n’ai rien contre les Alaouites [la religion issu du chiisme de Bachar al-Assad]. Si demain, ils venaient se réfugier chez moi pour leur sécurité, je les accueillerais», assure-t-il. La guerre, «c’est le régime syrien qui l’a amenée». Reste qu’il retrouve «des choses semblables» à la période qui avait précédé la guerre civile libanaise. Un constat partagé par le maire de Minjez. «Ce n’est pas encore un conflit communautaire en Syrie mais je crains que ça ne le devienne. Si c’est le cas, j’ai peur que la guerre se répercute ici.» L’armée syrienne, elle, n’a pas attendu pour exporter la violence.

*Le prénom a été modifié