Urbex sur YouTube: Les «putaclics» sont-elles en train de tuer l'exploration urbaine?

URBEX L’explosion des vidéos d'urbex sur YouTube pourrait dénaturer une discipline intrinsèquement confidentielle, clandestine et régie par des règles très strictes...

Anne Demoulin et Romaric Rausch

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Le YouTubeur Anil B explore «L'hôpital de la meurtrière».
Le YouTubeur Anil B explore «L'hôpital de la meurtrière». — Capture d'écran/YouTube

Des lieux abandonnés, désaffectés, à portée de clic. Depuis quelques mois, de plus en plus de youtubeurs s’adonnent à l’exploration urbaine dans des vidéos estampillées « urbex ». L’exploration urbaine, passe-temps longtemps réservé à quelques initiés, comptabilise désormais des millions de vues sur la plateforme, attirant les « putaclics » et leurs lots de dérives. L’explosion du phénomène sur YouTube pourrait mettre en péril une discipline intrinsèquement confidentielle, clandestine et régie par des règles très strictes.

Une activité par essence clandestine

« L’urbex consiste à s’immiscer et à explorer des lieux souvent interdits ou difficile d’accès, abandonnés ou désaffectés comme des hôtels, des hôpitaux ou des usines. Avec la crise, ces lieux sont de plus en plus nombreux », définit Raphaël Lopez, fondateur du site Urbex Session. L’urbex regroupe différentes familles d’explorateurs, appelés « urbexeurs » : les toiturophilies, les cataphiles, etc.

Si la pratique a pour ainsi dire toujours existé, l’exploration urbaine émerge dans les années 1980 et doit son nom à la traduction d’« urban exploration », abrégée en « urbex », expression créée par Ninjalicious dans les années 1990.

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« Je suis avant tout une promeneuse, j’aime observer ce qu’il y a autour de moi. Je ne connaissais pas l’Urbex, mais à force de voir ces lieux abandonnés lors de mes promenades, j’ai décidé de franchir le pas. Je suis rentrée dans ces lieux, animée par une grosse curiosité », se souvient l’urbexeuse et youtubeuse Zeib.

Légalement, les adeptes de l’urbex risquent de recevoir une plainte pour violation de propriété. « Je n’ai jamais eu aucun problème d’ordre juridique. Avant d’explorer un lieu, je contacte le propriétaire pour lui présenter le projet. Certains refusent, parce que leur lieu est déjà trop médiatisé », explique l'urbexeur et youtubeur Anil B. « Une fois, je me suis fait interpeller par un propriétaire au cours de l’exploration d’un cimetière de voitures de collection. J’ai attendu plusieurs années pour mettre la vidéo en ligne. Entre-temps, le lieu avait été démantelé », se rappelle Zeib.

Rares sont ceux qui ont des problèmes juridiques parce que la discipline, par essence clandestine, obéit à une forme de code de bonne conduite. « Il ne s’agit pas de règles, mais de bon sens. Il ne faut pas dévoiler les adresses des lieux abandonnés au public, ne pas voler, ne pas détruire ou dégrader ces lieux et rester discret », résume Raphaël Lopez.

Les urbexeurs prennent également toutes les dispositions pour ne pas se mettre en danger. « Certains lieux sont parfois dangereux, certains planchers ne sont pas sûrs », souligne Anil B. « On est confronté à des petits dangers, il faut faire attention à là où l’on met les pieds », renchérit Zeib.

Une discipline qui, paradoxalement, s’expose sur les réseaux

Le phénomène prend de l’ampleur avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux où urbexeurs postent photos et vidéos de leurs explorations. « J’ai découvert l’urbex grâce à des photos sur Instagram. J’aime l’histoire des lieux, j’avais envie de voir à quoi ça ressemble », se souvient Anil B.

« J’avais envie de montrer ce que je voyais. C’est insolite comme activité ! Cela permet de voir des lieux qu’on ne voit pas d’ordinaire. J’avais envie de partager ces lieux qu’on ne voit pas souvent, autour d’un récit et des anecdotes qui vont avec. Mes débuts dans l’urbex ont coïncidé avec les vidéos sur YouTube », raconte Zeib.

Tous deux réalisent des vidéos à l’aide d’appareils photo numériques hybrides et compactes, et parfois de drones. Ils sont systématiquement accompagnés lors de leurs explorations. « Il ne faut pas trop s’encombrer. Les conditions de tournage sont difficiles. Il faut faire attention où l’on met ses pieds tout en regardant la caméra », résume Zeib.

« Grâce à YouTube, les gens découvrent et se rendent compte de ce qu’est l’urbex », se félicite Anil B. « L’urbex filmée a une fonction patrimoniale, c’est un moyen de préserver le souvenir d’un lieu, amené à être démoli ou rénové. Nombreux sont ceux qui regardent mes vidéos mais ne franchissent pas le pas. Ils voyagent ainsi par procuration », note encore Zeib.

L'intérêt pour les vidéos d’urbex sur YouTube explose courant 2016. Les productions des stars du genre comme Le Grand JD, McSkyz, ou Mamytwink affichent des millions de vues et des centaines de milliers d’abonnés.

« Le choix des lieux filmés dépend du hasard de mes promenades. Si j’explore cinq châteaux à la suite, je vais jouer avec les dates de publications », expose Zeib, qui estime que « le public n’a pas de préférence quant aux types de lieux explorés ». Et d’ajouter : « Chaque urbexeur va faire des vidéos différentes, certains sont tournés vers l’histoire des lieux, d’autres vers l’esthétique. »

« Je choisis mes lieux selon deux critères, l’exclusivité, c’est-à-dire le nombre de personnes qui y sont allées par rapport aux photos et vidéos disponibles sur Internet, et le côté impressionnant du lieu. Plus ils sont grands, plus ils sont impressionnants, on a l’impression qu’ils sont figés dans le temps », détaille de son côté Anil B.

Le hic ? « Ces vidéos donnent envie aux gens d’y aller. Cela peut être dangereux si les gens ne prennent pas leurs précautions », estime Anil B. « Au début, j’ai eu beaucoup de commentaires d’experts qui ont critiqué mes vidéos. Je ne faisais pas suffisamment attention à dissimuler la localisation. “Ton usine, on sait où elle est ! Il faut être plus prudente avec ce que tu montres” », se rappelle Zeib. « C’est cela qui distingue une bonne d’une mauvaise vidéo, il faut respecter les principes de base de l’urbex », poursuit-elle.

Les youtubeurs sérieux prennent des précautions. « Au début, je me filmais lorsque j’escaladais, je ne le fais plus. Il faut réfléchir à ce qui est bon de montrer et ce qu’il ne faut pas montrer », analyse Zeib. « Ces lieux, un peu mystiques, attirent les jeunes. Au début de mes vidéos, je fais toujours un message pour leur dire de faire attention, de prendre des précautions d’usage. Je tâte toujours le sol pour voir si ça tient et je le montre à la caméra », précise Anil B.

Une méthode « putaclic » aux antipodes de la pratique

Surfant sur la popularité grandissante de ces vidéos sur YouTube, « des “putaclics” se servent du mot “urbex” pour faire des vidéos sensationnelles “qui tournent mal” et déforment l’image de l’activité », déplore Zeib. « Être sur YouTube est plus compliqué aujourd’hui qu’il y a quelques années. Les vidéos publiées sur la plateforme sont moins quali et il y a des vidéos qui vont trop loin », ajoute Anil B.

Ces vidéos sont intitulées « La plus grande peur de ma vie (Urbex qui tourne mal) », « Agression direct exploration annulée » ou encore « On croise un cadavre !!! Urbex ! ». Ces vidéos qui montrent des dégradations de propriétés privées et du vandalisme sont en complète contradiction avec le règlement de la communauté de YouTube et notamment la section dédiée aux « Contenus dangereux ou pernicieux ».

« Nous comptons sur les membres de la communauté YouTube pour signaler les contenus qui leur paraissent inappropriés », a réagi Charles Savreux, responsable de la communication Google et Youtube. Une fois examinées, les équipes de YouTube prendront « la décision qui s’impose ». « Cela peut aller de la démonétisation de la vidéo, de la soumettre à une limite d’âge (- 18 ans), de la supprimer, voir de supprimer la chaîne en cas d’enfreintes répétées à nos conditions d’utilisation. À noter cependant, un signalement n’équivaut pas nécessairement à un retrait », poursuit-il.

« Ces vidéos cherchent le spectacle, le sensationnalisme. Ce n’est pas de l’urbex, c’est une autre pratique. On y voit des adolescents, même des enfants dans des lieux abandonnés avec la mention “ça tourne mal”. Ils se mettent en danger, inventent des mises en scène et des lieux paisibles, abandonnés, deviennent des centres d’attraction », alerte Raphaël Lopez, auteur d’un billet et d’une vidéo baptisée « L’urbex : une mode de merde » qui condamne ces dérives. 

Dans la course aux likes, ces « putaclics » ne respectent aucune des règles de l’urbex et altèrent l’image de l’activité. « Dans une vidéo, on voit un Youtubeur casser une vitre pour rentrer, ils filment les panneaux de signalisation et ne préservent pas l’anonymat du lieu. Ils cherchent des vues et ne voient pas les dangers, c’est une mode qui tourne mal », considère Raphaël Lopez. Hélas, en explorant les bas-fonds avec ces vidéos sensationnalistes, les « putaclics » risquent de nuire à la noble exploration urbaine.