Agnès b.: «David Lynch, c’est un monde à part, un monstre de talent»

MODE La longue histoire entre le créateur de «Twin Peaks» et la créatrice de mode a abouti à une collaboration à l'occasion du 70e Festival de Cannes...

Anne Demoulin

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David Lynch et Agnès b., visite des expositions «David Lynch: The Unified Field» en 2014 et « David Lynch Litografie Lithographs» en 2015.
David Lynch et Agnès b., visite des expositions «David Lynch: The Unified Field» en 2014 et « David Lynch Litografie Lithographs» en 2015. — Brad Barket/AFP/Matt Rourke/AP/ TYMON MARKOWSKI/ENPOL/SIPA

Il aime ses vêtements, elle admire son talent. Entre David Lynch et Agnès b., c’est une longue histoire qui se devait d’aboutir un jour à une collaboration entre les deux icônes arty. La voici. A quelques jours de la diffusion de la troisième saison de Twin Peaks et à l’occasion du 70e Festival de Cannes, Agnès b. a proposé à David Lynch de créer à partir des dessins du cinéaste deux tee-shirts, vendus exclusivement dans ses boutiques au prix de 70 euros. Quelques fils de coton qui matérialisent les liens tissés au fil des années entre ces deux artistes.

Une histoire de cinéma

« C’est un peu lui rendre hommage de faire des tee-shirts avec lui et il a tout de suite dit “oui “parce qu’il aime bien. C’est le genre d’histoire que j’adore », raconte Agnès b. Plusieurs événements sont à l’origine du lancement de cette collaboration. Le Festival de Cannes projettera le 25 mai hors compétition les deux premiers épisodes de la saison 3 de Twin Peaks. Un événement attendu par les « peakssomaniaques » depuis plus d’un quart de siècle. « J’accompagne la sortie en salles le 31 mai et en DVD le 4 juillet d’Eraserhead et de Twin Peaks, Fire Walk With Me », se félicite Agnès b.

Une histoire de dessin

« David Lynch est un très grand artiste, pas seulement un cinéaste. Il a plein d’expressions différentes, la peinture, la photo, la musique. Il a aussi un travail gigantesque de dessin, il m’a dit “choisissez ce que vous voulez” », raconte la créatrice. Agnès b. a sélectionné deux œuvres de David Lynch, même si elle les « adore tous, surtout parce qu’ils sont très, très libres, mais je ne pouvais pas tout faire », remarque celle qui est aussi une collectionneuse d’art contemporain chevronnée.

Sur le premier dessin choisi est écrit Wild at Heart, le titre original de Sailor et Lula. « Je trouve cela beau, parce que j’ai un côté rebelle, sauvage. J’adore les cœurs. Cela correspond aussi à une certaine forme de mon caractère. Je pense que beaucoup de gens peuvent se reconnaître là-dedans », commente-t-elle. Sur le second, l’esquisse d’une bouche chuchotant « Oh Donna », une chanson de Ritchie Valens chère à David Lynch. « J’ai trouvé ça très beau. Il y a une espèce de métaphore, la femme/pas la femme », souligne-t-elle.

Sur les deux tee-shirts, la signature du co-créateur de Twin Peaks. « Il écrit avec des petites lettres espacées. J’ai voulu mettre sa signature en gros sur les tee-shirts, parce que je trouvais qu’elle était bien. »

Une histoire de mode

« Il ne porte que mes vêtements, lance la créatrice de mode lorsqu’on lui demande comment elle a rencontré le cinéaste. Je ne sais même plus comment c’est venu mais ça remonte à vingt-cinq ans. Il a commencé à s’habiller dans une boutique à Los Angeles et il nous a ensuite demandé de lui envoyer dix chemises “Planète “, celle que j’appelle “la plus belle chemise “, c’est marqué dedans, fabriqué dans une sorte de satin de coton italien, juste doux », se souvient Agnès b.

Dans la garde-robe du réalisateur de Blue Velvet également, un costume « comme du charbon noir, noir brillant, mais noir noir », des pantalons « portés très hauts, la même forme que ceux de l’orchestre d’Ibrahim Ferrer ».

La créatrice a aussi habillé l’ex-femme de Lynch, la monteuse Mary Sweeney, lorsqu’elle était enceinte d’un des quatre enfants du cinéaste. « Je lui ai fait une robe ange en voile d’or. Les robes ange, ce sont des robes très pures, très simples », se souvient-elle. A Cannes, David Lynch portera un smoking Agnès b. : « Il n’a pas passé commande pour ce Festival de Cannes, mais on sait qu’il a ce qu’il faut. »

Une histoire d’art

« David Lynch, c’est un monde à part, un monstre de talent », admire la créatrice, qui a visité l’atelier où l’Américain peint, grave et sculpte que l’on peut voir dans le documentaire David Lynch : The Art of Life « J’ai des œuvres de lui dans ma collection d’art contemporain », se réjouit Agnès b. qui loue un « grand artiste » avec un « travail unique, personnel, tout un monde à lui. »

« Il est très libre, j’aime beaucoup sa liberté et en même temps, ce n’est jamais obscène, toujours beau », applaudit la spécialiste. La créatrice a même été sa galeriste. « J’ai exposé David Lynch à la Galerie du Jour. Il y avait plein de photogrammes d’Inland Empire. J’avais peint une bande noire tout autour de la galerie et j’avais placé les photogrammes dans l’ordre du film. Je ne savais pas ce qu’il allait en penser », se souvient la créatrice. David Lynch visitera finalement l’exposition sans dire un mot avant de l’embrasser.

Une histoire d’amitié

« On est amis depuis longtemps, confie la créatrice de mode. Et on a des amis communs comme le photographe William Eggleston. Ce sont des affinités électives, des histoires naturelles que je ne provoque pas, sauf une fois, pour Bowie : je lui avais mis un mot dans la poche… »

Avec ses amis, David Lynch est « un grand seigneur", vante encore Agnès b. "C’est quelqu’un d’une grande élégance, d’attitude, de manière d’être, mais sans aucune affectation. Et c’est aussi quelqu’un qui peut se révéler très drôle. »