Fashion Week: La haute couture sert-elle encore à quelque chose ?

MODE Trois créateurs français ont tenté d’expliquer à « 20 Minutes » à quoi sert la haute couture…

Anne Demoulin

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Défilés haute couture printemps-été 2016 Alexis Mabille, Alexandre Vauthier et Julien Fournié.
Défilés haute couture printemps-été 2016 Alexis Mabille, Alexandre Vauthier et Julien Fournié. — PIXELFORMULA/ WWD/Shutterstock/ LAURENT BENHAMOU/SIPA

Un cercle fermé de couturiers qui créent des robes incroyables et des tenues parfois importables. Un club de privilégiés avec des clientes aussi rarissimes que richissimes. Un microcosme compassé où règnent des chefs d’ateliers appelées « Madame ». La haute couture, dont les défilés s’achèvent ce jeudi à Paris, est-elle déconnectée de la réalité de notre époque ? Et de se poser cette question fondamentale à trois créateurs français : “A quoi sert la haute couture aujourd’hui ?” A rien, du moins en apparence…

La Semaine de la haute couture s’est ouverte dimanche avec le défilé peu conventionnel du label prêt-à-porter Vetements, lancé par l'iconoclaste Demna Gvasalia, directeur artistique de la maison Balenciaga. Au 1er étage des Galeries Lafayette, les mannequins paradent en sweat Champion, blouson Schott, escarpins Manolo Blahnik, tabliers géants Carhartt, des chemises de Comme des Garçons, fruits de collaborations avec 17 marques. Le créateur entend questionner « ce que veut dire aujourd’hui la haute couture. Est-ce que c’est toujours les jolis drapés, autour du corps, en satin en mousseline ? », confie-t-il à l’AFP.

« Le nouveau luxe, c’est la vulnérabilité »

« On n’est pas obligés d’être complètement compassés dans la couture, on peut avoir une grande robe avec des tonnes de satin et de la broderie, tout en étant cool et moderne », lui rétorque Alexis Mabille, qui a présenté ce mardi une collection qui « raconte toute notre époque, la tradition mélangée avec le contemporain, puisqu’elle s’inspire d’un tableau de Cy Twombly ». Sur le podium, « des filles modernes, les mains dans les poches, complètement décontractées » en fourreaux de crêpe bustier, décolleté ou à col ruban, ou encore en jupe-manteau nouée à l’avant, qui n'hésitent pas à piquer la veste de leur mec. 

Même son de cloche chez Alexandre Vauthier qui imagine une collection haute couture « très empreinte de la rue à partir de l’imprimé camouflage ». Combinaison-pantacourt, treillis réinventés, tailleurs, jupes, chemises, maxi-robes et mini-robes, Alexandre Vauthier propose un vestiaire complet, agrémenté d’un accessoire phare, la ceinture à œillets. « J’ai travaillé vraiment sur la vestibilité pour montrer que la couture peut être portée et ne se résume pas toujours des vêtements de cérémonie », explique le créateur.

Coupes structurées, pantalons tailles hautes en 7/8e, variations sur la blouse, le premier acte du défilé Julien Fournié donne à voir des amazones aux allures de dandy « caparaçonnés ». Suivent des robes néo-renaissance où coule le rouge sang. « J’ai été très abimé par ce qui s’est passé dernièrement, les attentats ont influencé mon travail. On a vu beaucoup de sang couler, ça a eu un impact sur mes jacquards », confie le couturier. « Le nouveau luxe, c’est la vulnérabilité », explique-t-il. Et le dernier acte de son défilé de montrer une série de silhouettes nude.

« La haute couture est la mode ce que la physique quantique est au cosmos »

« La haute couture est la mode ce que la physique quantique est au cosmos », résume Julien Fournié. Dans les ateliers, les couturiers déchiffrent un peu notre époque dans l’étoffe.

La haute couture permet aussi de préserver des savoir faire et de l’artisanat de luxe. Ce n’est pas un hasard si Karl Lagerfeld a métamorphosé mardi le Grand Palais en réplique des ateliers de la maison Chanel, rendant hommage aux « petites mains » qui s’affairent pour réaliser des créations uniques.

Lorsqu’en 2014, Jean-Paul Gaultier arrête le prêt-à-porter pour se consacrer à la haute couture, il déclare : « Le monde du prêt-à-porter a profondément changé. Les contraintes commerciales et le rythme sans cesse accéléré des collections ne donnent plus ni la liberté ni le temps indispensable au ressourcement et à l’innovation ». La haute couture fait parler la créativité du couturier sans contrainte de commercialisation.

« La haute couture, c’est de la R & D, c’est travailler pendant des heures sur un modèle pour finalement le regarder sur le podium et se dire “ça plait” et du coup, le réinterpréter en prêt-à-porter », analyse Julien Fournié. « La haute couture est un laboratoire d’idée, c’est là qu’on peut développer tout un tas de techniques qui peuvent ensuite déteindre sur le prêt-à-porter », confirme Alexandre Vauthier. En quoi la haute couture fait quoi que ce soit dans notre quotidien ? Elle invente de nouveaux horizons en matière de mode.