Des médias dénoncent le climat tendu de la fin de campagne

MEDIAS Des journalistes chargés de couvrir la campagne présidentielle évoquent une tension grandissante, notamment de l'UMP, à leur égard

Joël Métreau

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Nicolas Sarkozy tient un discours sur le «vrai travail», place du Trocadéro, à l'occasion de la Fête du travail, mardi 1er Mai 2012
Nicolas Sarkozy tient un discours sur le «vrai travail», place du Trocadéro, à l'occasion de la Fête du travail, mardi 1er Mai 2012 — ALEXANDRE GELEBART/20MINUTES

«Une campagne présidentielle en France, où le thème de la liberté de la presse a brillé par son absence, s’achève dans un climat délétère pour les médias», s’insurge mercredi Reporters sans Frontières dans un communiqué, en référence à l’agression subie mardi soir par une journaliste de Mediapart. Lors du meeting de Nicolas Sarkozy au Trocadéro, Marine Turchi a en effet été prise à parti par un militant et a déposé plainte pour «violences volontaires légères». Elle explique à 20 Minutes en être sortie très «secouée» et raconte: «Un homme à qui je ne parlais même pas voit mon badge, le tire et le brandit en criant «ce sont des gauchistes!», j’ai reçu des insultes, j’ai crié «ne me touchez pas». Personne ne m’a défendu.  J’ai fini par m’extraire de la foule et ai trouvé quelqu’un de la sécurité. Cette tension monte depuis quelques semaines, avec un discours répété tous les jours qui  tape sur les médias».

Pour Valérie Rosso-Debord, délégué générale adjointe à l’UMP,  «Ce n’est pas quelque chose qu’il faut cautionner loin de là. Mais les militants engagés à l’UMP peuvent tenir des propos excessifs car ils se trouvent caricaturés dans la presse. La violence est inacceptable mais elle témoigne de la souffrance dont ils voient notre candidat traité par la presse».

Pas de communiqué officiel

De son côté, Jean-Baptiste Garat, journaliste chargé de couvrir la majorité et l’UMP au Figaro, déclare n’avoir «jamais eu de problème avec qui ce soit. Mais on sent que ça se tend au fur et à mesure de la campagne et du langage vis-à-vis de la presse.» A titre personnel, il s’étonne ainsi que l’UMP n’ait pas fait de communiqué officiel condamnant l’agression de Marine Turchi.

Lors  de cette même soirée au Trocadéro, Isabelle Piroux, reporter spécialisée politique pour la radio France Bleu, déplorait aussi qu’on l’ait empêché de mener correctement son travail: «J’ai commencé à discuter avec des militants et des gens derrière s’exclamaient: «Ah la presse, vous êtes tous des gauchistes!» Je suis de France Bleu, ils me parlaient de France Inter…» Des militants parlent dans son micro de façon à interrompre ses interviews: «Mais il s’agit d’une minorité d’excités, pas de jeunes, précise-t-elle. On a l’impression qu’ils sont terrorisés par le fait que la gauche pourrait revenir au pouvoir. Ca se tend depuis un moment. Je pense que les appareils devraient arrêter de nous taper dessus», conclut-elle.

«Le climat s’est tendu» 

Même analyse pour, Edwy Plenel, président de Mediapart qui , dénonçait sur le site «une agressivité inédite à l'égard des journalistes des médias indépendants du pouvoir, une hystérie jamais vue qui libère des pulsions hier réservées à l'extrême droite.» Dénonçant une «chasse au journaliste» qui a eu lieu mardi soir au Trocadéro, Eric Mettout, directeur éditorial de L’Express, déclare à 20 Minutes: «On s’attend à ce genre de comportement du Front national, mais pas d’un parti républicain ». Ce mercredi matin, il postait sur son blog un billet «Nous ne sommes pas des punching balls (ou j'en ai marre de me faire agresser)» relatant l’agression de deux de ses journalistes pendant la campagne, l’un en suivant l’UMP, l’autre le Front de Gauche. «Depuis un mois, le climat de la campagne s’est tendu. C’est un principe dans l’argumentaire de chercher des boucs émissaires, et là, c’est la faute aux journalistes», explique-t-il.

La journaliste politique d’un quotidien, qui demande l'anonymat, évoque aussi à 20 Minutes une hostilité à l’égard des journalistes:  «Les militants du Front de Gauche nous accusent d’être trop frileux. Et à droite, il existe un discours que je n’avais pas entendu avant: «Sarkozy, vous voulez le faire perdre»». Une tension qui, selon elle, s’est accrue avec la une de Libération en noir et blanc, du 25 avril, mettant en exergue, sur un portrait du président sortant en noir et blanc, cette citation de Nicolas Sarkozy: «Le Pen est compatible avec la République». Ainsi que la une de L’Humanité mettant face à face Sarkozy et Pétain. « Nicolas Sarkozy met en avant que la presse d’opinion a pris parti contre lui, note ainsi Valérie Rosso-Debord. Que ces journalistes assument cette campagne, il ne faut pas qu’ils s’étonner si les militants réagissent avec émotion, même si la violence est tout à fait condamnable. Chacun doit comprendre la part d’affect de l’autre.»

Pourtant, pour Johann Bihr, responsable du bureau europe de Reporters Sans Frontières, la majorité porte d’abord cette part de responsabilité  des tensions: «Il y a eu des saillies des candidats Jean-Luc Mélenchon ou Nicolas Dupont-Aignan à l’égard des médias. Mais dans cette phase finale de la campagne, on note qu’il ne s’agit plus de saillies mais de dérapages, et de fait par tous les membres du gouvernement. Du coup, ça en devient une logique concertée et ordonnée,  qui s’apparente à une attaque en règle contre les médias, notamment proches de l’opposition. Certes nous ne sommes pas dans un Etat de non-droit mais il y a de quoi être inquiet.»