Après «France Soir», quel autre titre de presse pourrait disparaître?

MEDIAS L'arrêt de la publication du quotidien «France Soir», qui n'existera plus désormais que sous forme de site Internet, suscite des interrogations quant aux autres journaux. Le sociologue des médias Jean-Marie Charon explique ce à quoi peut s'attendre la presse...

Propos recueillis par Charlotte Pudlowski

— 

Alexandre Pougatchev, propriétaire de France Soir, le 14 janvier 2011
Alexandre Pougatchev, propriétaire de France Soir, le 14 janvier 2011 — BERNARD BISSON/JDD/SIPA

Après 67 ans d’existence, les rotatives de France Soir se sont arrêtées. Comment en est-on arrivé là?
Le problème remonte aux années 70, quand Pierre Lazareff n’a pas trouvé une manière de réorienter le journal alors que la société française évoluait brutalement. Le déclin a été amorcé par Lazareff lui-même; puis de Hachette à Hersant, et à d’autres individus, le groupe est passé de mains en mains et il y a eu une instabilité constante du management. Le journal a connu une longue descente jusqu’à aujourd’hui.

Etait-ce une situation unique propre à France Soir?
A France Soir, jamais personne, en termes de direction, n’a eu les moyens ou l’ambition de redresser le journal. Alors qu’en face pour Le Parisien, qui connaissait aussi des difficultés, le groupe Amaury s’est attelé à la tâche avec une stratégie constante de prix, d’éditorial, de mode de distribution. Le quotidien est alors remonté de 300.000 exemplaires à environ 500.000 aujourd’hui. Même s’il souffre, le journal a remonté la pente.

Mais pour les quotidiens populaires en général, l’arrivée des gratuits en 2002 [notamment 20 Minutes, arrivé en mars 2002] a été un gros problème. Les gratuits ont une énorme force de frappe en nombre d’exemplaires et un nombre de cartes de presse parfois supérieure à des rédactions de journaux payants comme La Croix ou L’Humanité.

Les autres quotidiens dont le lectorat est moins populaire sont-ils les prochains sur la liste?
Il faut se situer dans le panorama général: tout le monde va devoir repenser ce qu’il doit faire sur le Web, sur le numérique en général, et repenser ses formules imprimées. C’est un travail  de fond qui sera très différent selon les publics. Pour la presse haut de gamme, les solutions seront théoriquement simples: proposer davantage d’enquête, de dossiers, de fond. Pour les journaux populaires ce sera plus compliqué, cela va demander un travail de tâtonnement plus important. Mais au-delà du problème éditorial, les petites annonces disparaissent, la pub baisse. Il faudra trouver de nouvelles ressources.

Que peut-il advenir d’un journal comme La Tribune?
Le cas de figure est très différent de France Soir. La Tribune a toujours été fragile, depuis sa création le journal n’a jamais réussi à équilibrer ses comptes. Mais c’est un journal spécialisé, avec un public qui ne rechigne pas à payer. Là, une stratégie tout web n’est pas impossible. Il n’y aurait pas de concurrence frontale abondante. Pas comme pour France Soir.

Quand peut-on imaginer la fin des éditions papier pour La Tribune?
On ne sait pas, et le «tout web» est craint par une partie de la rédaction, par les gens qui impriment, etc. Mais le management tâte un peu le terrain. Pendant des périodes de vacances ou de fêtes, le journal n’existe que sous forme numérique. C’est une manière de tester  le lectorat, ses habitudes de lecture, ses réactions…

Quels autres titres pourraient envisager d’arrêter la diffusion papier pour se concentrer sur le Web?
L’Humanité s’interroge depuis pas mal d’années sur une stratégie possible. Après avoir stabilisé ses ventes pendant un temps, le titre a perdu 6 ou 7 % l’an dernier en diffusion, et perd beaucoup d’argent. Mais le Web est un pari difficile. Ils n’abandonneront sans doute pas tout l’imprimé, mais peut-être en partie. A l’instar du Christian Science Monitor aux Etats-Unis. L’idéologie des deux journaux est très différente! Mais on est dans les deux cas dans de la presse d’opinion, à forte identité éditoriale. Le CSM a gardé une édition hebdomadaire, mais est sur le Web le reste du temps. La presse régionale est aussi dans une situation difficile, il ne faut pas se voiler la face. La diffusion est en mauvais état, et des «pure players» locaux se créent.

Un avenir joyeux donc…
Pour envisager la situation de la France, il faut avoir celle des Etats-Unis en tête. La presse américaine donne des indications, avec quelques années d’avance de ce à quoi on peut s’attendre: entre 2005 et 2010, la presse américaine a connu - 50% des recettes publicitaires. La baisse des effectifs de journalistes est un autre élément: entre 2000 et 2010 aux Etats-Unis, malgré la création de sites, on est passés de 56.400 à 41.500 journalistes. C’est l’ébranlement d’une presse extrêmement puissante historiquement. L’avantage en France c’est que notre presse est moins capitalistique, la contrainte de rentabilité pèse moins sur elle.