«La multiplication des écrans crée un environnement propice au développement de la SVOD»

INTERVIEW Le directeur de NPA Conseil, Philippe Bailly, spécialisé dans les services numériques, revient sur les enjeux de la SVOD dans un entretien accordé à «20 Minutes»...

Propos recueillis par Anaëlle Grondin

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Canal + a lancé en novembre 2011 son service de SVOD (vidéo à la demande par abonnement), CanalPlay Infinity.
Canal + a lancé en novembre 2011 son service de SVOD (vidéo à la demande par abonnement), CanalPlay Infinity. — no credit

Contrairement aux Etats-Unis, où Netflix est très plébiscité, la SVOD est encore quelque chose de relativement neuf en France. Pour l’heure, on compte l’offre de Free, et désormais celle de Canal+, qui vient de se lancer dans l’aventure. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est ce service exactement et en quoi il se différencie de la VOD?
La SVOD, c’est la possibilité de s’abonner à un service de vidéo à la demande. Au lieu de payer à chaque fois que l’on consomme un film, on prend un abonnement mensuel. Il donne droit soit à une sélection de films ou de séries renouvelée chaque semaine ou chaque mois, soit à l’ensemble d’un catalogue de plusieurs centaines ou milliers de titres auxquels on peut accéder en permanence. La consommation est illimitée sur le catalogue d’œuvres.

Vous affirmez aujourd’hui que la SVOD sera «le phénomène de l’année 2012». Pourquoi? 
Ce type d’offres a l’avantage de la simplicité. Une fois qu’on est abonné on n’a pas à se soucier d’aller trouver sa carte bleue. Il y a aussi la possibilité de contrôler ses dépenses. On sait ce qu’on débourse tous les mois. Quel que soit le nombre de programmes que l’on visionne, on ne dépense pas plus. Et puis, il y a l’étendue de l’offre. Quand on voit aujourd’hui les offres qui se développent aux Etats-Unis ou qu’on voit le service CanalPlay Infinity qui vient d’être lancé, le catalogue est de l’ordre du millier d’œuvres disponibles et même au-delà.

CanalPlay Infinity n’est pas le premier service de SVOD dans l’Hexagone, Free a également une offre…
Effectivement. Avant cela il existait aussi des services de SVOD thématique. Notamment dans le domaine des programmes jeunesses ou des programmes musicaux. Mais CanalPlay Infinity est le premier à se lancer avec une offre très étendue de programmes cinéma et de séries. On peut supposer que d’autres arriveront bientôt sur le marché. Il y a un challenger déjà connu qui s’appelle iCinéma et qui devrait être lancé par les fondateurs d’Allo Ciné. Aussi, le marché français attend et redoute l’arrivée du grand concurrent américain qui pourrait être Amazon, Netflix ou d’autres encore.

Quelles sont les principales limites de la SVOD à l’heure actuelle?
Parmi les questions qui se posent il y a celle de la fraîcheur des films disponibles. Aujourd’hui, ceux qui pourront être proposés en SVOD doivent être sortis en salle depuis au moins trois ans. On peut supposer, quand on voit la manière dont le marché se construit aujourd’hui ailleurs, aux Etats-Unis et aussi en Europe, que cette limite des 36 mois sera progressivement abaissée. Il avait été évoqué l’an dernier en France un premier palier à 22 mois, ce ne serait pas étonnant à mon sens qu’en 2013 on arrive à une SVOD disponible plus tôt.

Concernant l’élaboration des catalogues, il faut aussi pouvoir négocier les droits sur certains films…
Oui, on pourra trouver dans les catalogues les films sur lesquels les plateformes auront pu négocier avec ceux qui en ont les droits. Il y a un courant de négociations très important en ce moment entre les studios et les différents opérateurs de SVOD. A court terme, cette concurrence des plateformes de SVOD risque de tirer un peu les prix à la hausse, sans par contre que ça ait de conséquences  pour le consommateur.

Les téléspectateurs sont demandeurs de ces offres?
A partir du moment où les plateformes existent, sont connues et de plus en plus attractives grâce aux catalogues qu’elles offrent et aux prix auxquels ils sont accessibles, la consommation se développe. Là on va passer en 2011 en France le cap des 200 millions d’euros de chiffre d’affaires sur la VOD payante. Sur la télévision de rattrapage on est au-delà des 150 millions de programmes visionnés chaque mois. L’appétit est là. La multiplication des écrans, fixes ou mobiles, crée un environnement de plus en plus propice pour que la SVOD se développe.

Est-ce que les téléspectateurs et les internautes ne risquent pas de s’y perdre, si l’offre de SVOD devient très fragmentée comme c’est le cas pour la VOD de manière globale aujourd’hui?
Il va y avoir beaucoup de services qui proposeront des offres proches mais toujours un petit peu différentes. Il y aura très certainement, début 2012, une phase d’acclimatation du public, de compréhension de ces offres. Et donc certainement de la part des acteurs qui vont les éditer, des efforts de pédagogie pour que chacun comprenne ce qu’il y a dans les offres qu’ils proposent.

La croissance de ce marché signifie-t-elle que les Français vont moins regarder la télévision, puisqu’ils auront avec la SVOD la possibilité de regarder tel film ou telle série de leur choix à n’importe quel moment de la journée?
Ces dernières années le développement de la vidéo à la demande et des différentes possibilités de consommation délinéarisée n’ont pas nui à l’audience de la télé. En 2010, la France a même battu un nouveau record en termes d’audience de la télévision. Il y a tout une partie qui ne peut se consommer qu’en direct, tout ce qui est news, sport, divertissements. Il y a aussi une part de rassemblement familial autour du téléviseur. Ce rendez-vous vaut non seulement pour ces flux mais aussi pour les grandes séries, comme Mentalist qui a permis à TF1 ces dernières semaines et ces derniers mois de réaliser des scores phénoménaux d’audience: autour de 10 millions de téléspectateur pour chaque épisode. C’est plutôt un complément que l’on va chercher en SVOD. De la même manière que l’on va regarder un DVD de cinéma ou de série à un certain moment. Cela déplacera un peu les usages, parfois au lieu de regarder un film à la télévision on ira le regarder en VOD, mais il n’y a pas de menace forte pour l’audience de la télé aujourd’hui venant de ces services.

>> Où en est la VOD en France?

Le «multi-écrans» en chiffres (NPA Conseil)
5,2 écrans par foyer en 2011 contre 3,9 en 2006
53% des foyers ont au moins 2 écrans TV
29% ont au moins 2 ordinateurs
Plus de 90% des foyers ont un écran mobile
1/3 des téléphones mobiles sont des smartphones
659,000 tablettes en France mi-2011 soit 2,4% des foyers français