Mort de Kadhafi: «Plus une image est maladroite, plus elle sent l'authenticité»

MEDIAS Michel Poivert, professeur en histoire de la photographie et directeur de la rédaction d'«Etudes photographiques», décrypte pour «20Minutes» les enjeux de la photographie de Mouammar Kadhafi, ensanglanté, qui a fait le tour du monde ce jeudi...

Charlotte Pudlowski

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Mouammar Kadhafi est mort le 20 octobre 2011 à Syrte. Cette photo a été prise avec un téléphone portable.
Mouammar Kadhafi est mort le 20 octobre 2011 à Syrte. Cette photo a été prise avec un téléphone portable. — PHILIPPE DESMAZES/AFP

La première chose que tout le monde s’est demandé en regardant la photographie, c’est: est-elle vraie? Or, pour l’AFP, sortir cette photo était justement l’attestation de la mort de Kadhafi, une attestation cruciale
Ce statut d’attestation est totalement réversible: un montage, la date, l’origine… On a tous fait le deuil de la vérité de la photographie. Avoir la photo d’un événement ne signifie plus sa véracité. On a fait récemment l’expérience du photomontage avec la mort d’Oussama ben Laden. Et pour Kadhafi, encore en ce moment, les sites publient la photo en mettant parfois un conditionnel quant à la mort du dictateur.

>> L'explication du rédacteur en chef du service photo de l'AFP c'est par ici...

Quel est le sens de cette photo selon vous, si ce n’est d’attester la véracité d’un événement?
On est dans la grande tradition de la photo choc, et dans la rhétorique de la vérité: montrer une image brute de décoffrage, avec sur les côtés les petits logos, la batterie de téléphone… Plus une image est maladroite, plus elle sent l’authenticité. Plus une image est imparfaite, plus elle gagne en crédibilité. Dans les années 90 et 2000, la photo de presse confinait au tableau d’art contemporain. Avec ce genre d’images, ou celle de Neda en Iran en 2009, on revient à la photo choc des années 50-60, à une image qui n’est pas belle, qui est imparfaite.

On renoue donc avec une tradition passée?
Oui, mais c’est différent car dans les années 50 ou 60, les photographes qui prenaient ces photos étaient des professionnels. Aujourd’hui, ce sont des amateurs. La combinaison de la photo choc et de l’amateurisme est une rupture totale de la photo d’info composée sur le mode pictural.

Mais passait-on des images d’une telle violence à l’époque?
Ce qui est frappant, c’est surtout la différence de traitement entre les photos aujourd’hui. L’image de Kadhafi passe en une des sites d’information, montrant la mort du tyran sans aucune précaution quant à l’éthique, sans protection ou respect de la personne. Alors qu’on ne peut jamais montrer un soldat américain blessé… Cette image est finalement très politique: elle atteste du fonctionnement de la politique des alliés en Libye.

Ce sont aussi les rédactions qui décident ou non de la passer…
Parce qu’effectivement, des photos d’une telle violence ont déjà existé. Ce qui est choquant, c’est de la voir en une. Mais c’est aussi le lynchage de la vidéo qui est absolument délirant. Je ne pensais pas que l’on pourrait diffuser des images pareilles. On sait que c’est lui donc on cherche ses traits. C’est un document de rue auquel on donne une place inédite. Mais ce qui sera aussi intéressant, c’est de voir quelles captures d’écran de la vidéo les différents médias choisiront. Puis lesquels resteront.