Olivier Morel: «Il fallait rouler sur les gamins irakiens sans se retourner»

MEDIAS Arte diffuse à 23h35 «L'âme en sang». Le réalisateur Olivier Morel y interroge vétérans et familles des vétérans de la guerre en Irak, rentrés brisés du conflit...

Recueilli par Alice Coffin

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Vétéran de la guerre en Irak atteint de stress post-traumatique, Ryan est l'un des personnages de la bande-dessinée «Revenants» d'Olivier Morel, sortie le 12 septembre 2013.
Vétéran de la guerre en Irak atteint de stress post-traumatique, Ryan est l'un des personnages de la bande-dessinée «Revenants» d'Olivier Morel, sortie le 12 septembre 2013. — ARTE

Votre film est fait uniquement de témoignages, sans aucune image du conflit. Pourquoi?
Une des signatures de la guerre qui est menée depuis le 11 septembre 2001 c’est que jusqu’à une époque très récente, elle a été essentiellement spectrale, désincarnée, sans chair, sans consistance, sans visage et sans image. Ce jusqu’à la fiction Démineurs ou au documentaire Restrepo. Mais dans le flot du quotidien, le noms de ceux qui chaque semaine perdent la vie en Irak, en Afghanistan, ou ailleurs, sont une banalité qui fait à peine un entrefilet dans la presse. Quant aux centaines de milliers de victimes locales des régions où les guerres en question ont lieu, tout se passe encore largement, ne l’oublions jamais, comme si elles n’existaient pas.

Est-ce une critique des médias?
Il y a une couverture médiatique des guerres récentes qui a un côté aseptisé, chirurgical et «bloodless» (sans hémoglobine). Les cercueils des soldats américains morts au combat sont eux-mêmes bannis de l’image. Dès les premiers temps de la guerre en Afghanistan, et plus encore lors du déclenchement de la guerre en Irak , les machines de propagandes contemporaines n’ont lésiné sur aucun moyen et les médias de masse ont essentiellement véhiculé une vision très «romantique» et «virile» de la guerre. L’engagement «comme en 14» diraient les Français, ne devait pas être très long, et on évitait le plus possible de montrer que la guerre peut faire mal.

Cela n’explique pas pourquoi vous, vous ne vouliez que des témoignages?
Je crois à la parole nue. Pour faire parler la violence intériorisée par les soldats en zone de guerre, j’ai choisi de construire un film autour de la parole. Pour réincarner la guerre. En essayant d’éviter deux écueils. L’exhibitionnisme, le sang, la violence physique, visuelle et son symétrique, le romantisme, ou pour être plus précis le sentimentalisme. Je voulais aussi allier la nécessité de ne pas glorifier, de ne pas entrer dans la culture du «héros» de la grande mythologie américaine de la guerre, tout en évitant la diabolisation.

Cela a-t-il  été compliqué?
J’ai passé presque deux ans à approcher, à apprivoiser les protagonistes du film. Pour justement travailler contre ces représentations sociales, cette culture dominante. J’ai essayé de tourner dans cette zone grise, d’avant le jugement social, d’avant le préjugé culturel, d’avant la saisie politique voire judiciaire.

Que retenez-vous des témoignages eux-mêmes?
J’ai été surpris d’entendre de la bouche de nombreux soldats américains rentrés d’Irak qu’une des bases de leur formation consistait à s’entrainer à tuer sans faire de sentiment, que tuer était la base de tout, qu’on leur demandait de ne pas s’arrêter lorsqu’un gosse se présentait devant leur route, qu’il fallait rouler sur les gamins irakiens sans se retourner et que l’encadrement «les aiderait à faire face». Le déchirement qui s’opère dans le coeur et dans l’âme de ces soldats qui reviennent est brutal, insoutenable, notamment, parce que de telles choses sont impensables pour les proches. Lorsqu’ils rentrent, le «switch», le basculement en mode «civil» est très complexe. On ne peut pas demander à une épouse, une mère, un mari, un père d’entendre des récits d’atrocités dans la bouche d’un proche qui rentre d’Irak. Alors ce soldat, cette soldate, se mure dans le silence. Parfois mortel.