Jérôme Bourdon: «La télévision n'est certainement pas le reflet de la société»

INTERVIEW Il est l'auteur d'un essai intitulé «Une histoire culturelle des télévisions européennes 1950-2010»...

Propos recueillis par Sandrine Cochard

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Deux petites filles regardent la télévision en mangeant des sucreries, le 8 octobre 2003 à Rennes.
Deux petites filles regardent la télévision en mangeant des sucreries, le 8 octobre 2003 à Rennes. — AFP/VALERY HACHE

En soixante ans, la télévision a connu plusieurs révolutions. Technologique bien sûr, mais également des programmes et de la manière de «faire de la télévision». Interview avec Jérôme Bourdon, chercheur associé au Centre de sociologie de l’innovation de l’école des Mines de Paris/CNRS et auteur de l’essai Du service public à la télé-réalité, une histoire culturelle des télévisions européennes 1950-2010 (Ed. Ina).

Existe-t-il autant de cultures télévisuelles que de pays?

Pour les grands pays, oui. Par exemple, la France et l’Allemagne ont chacune une mémoire collective spécifique de leur télévision, liée à des émissions ou à des visages. C’est moins vrai pour les petits pays, surtout s’ils partagent la langue d’un grand pays, comme c’est par exemple le cas pour la Belgique, qui consomme beaucoup de télévision française.

Justement en France, quelles ont été les principales évolutions de la télévision?

Cela s’est fait en trois dates. L’arrivée de nouvelles chaînes dans les années 1970 et la fin du monopole de l’ORTF en 1974. A ce moment-là, les Français ont vraiment eu le sentiment d’avoir le choix. Ces années signent aussi l’entrée de la publicité et le début de la télévision commerciale. La deuxième évolution a lieu au début des années 1980, avec la libéralisation de l’information. On commence à appliquer la règle des trois tiers et la mesure du temps de parole. Enfin, la création des chaînes privées et la privatisation de TF1 constituent la dernière évolution majeure: on entre dans la télévision de l’émotion, qui aboutira sur la télé-réalité, et la montée en puissance de la publicité.

Ces changements semblent mondiaux. Vous consacrez d’ailleurs un chapitre à «l’américanisation» de la télévision. Cela signifie-t-il que nous assistons à une perte d’identité culturelle?

Plus que la perte de l’identité culturelle, qui est devenu un terme politique, on assiste au formatage des écrans. Partout dans le monde, on retrouve les mêmes formats ou les mêmes émissions, comme par exemple «Nouvelle Star», dont la version chinoise est l’émission la plus suivie au monde. Plusieurs concepts venus des Etats-Unis, comme le présentateur unique des journaux télévisés, sont devenus la norme.

Comment cette normalisation s’est-elle faite, dans le cas du JT?

Le présentateur unique est arrivé en France dans les années 1970. Cela nous semble aujourd’hui naturel mais lorsqu’on regarde en arrière, on s’aperçoit que les JT pouvaient avoir six présentateurs différents en 1956! Il pouvait même y avoir juste une voix off, comme dans les actualités cinématographiques.

La télévision est-elle le reflet de la société ou son miroir déformant?

Elle n’est certainement pas le reflet de la société et c’est déresponsabiliser ceux qui la font que d’affirmer cela. Au contraire, la télévision peut, à travers ses choix éditoriaux, mettre en évidence telle ou telle tendance, accélérer certains phénomènes sociaux. C’est ainsi que la mise en scène des faits divers a envahi les JT. Cela lui confère là un grand pouvoir.

La télévision connectée est-elle la prochaine évolution qui attend la télévision?

Le fait de commenter en direct sur Twitter ou ailleurs ce que l’on voit à la télévision est effectivement une nouvelle façon de la consommer. Cela entraînera une télévision beaucoup plus réactive et un retour du direct.