Sarkozy/Zapatero: Comment «Libération» confirme son statut de journal d'opposition

MEDIAS Insulté par Frédéric Lefebvre, le quotidien joue sa carte...

Alice Antheaume

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Des "professionnels du soin, du travail social, de l'éducation, de la justice, de l'information et de la culture" ont lancé un appel, publié vendredi par le quotidien Libération, "contre les conséquences sociales désastreuses des réformes" dans ces secteurs.
Des "professionnels du soin, du travail social, de l'éducation, de la justice, de l'information et de la culture" ont lancé un appel, publié vendredi par le quotidien Libération, "contre les conséquences sociales désastreuses des réformes" dans ces secteurs. — Mehdi Fedouach AFP/Archives

Acte 1. Le journal «Libération» publie, dans son édition du jeudi 16 avril, des propos de Nicolas Sarkozy lâchant que Jose Luis Zapatero, son homologue espagnol, n’était «peut-être pas très intelligent».
Acte 2. Frédéric Lefebvre, porte-parole de l’UMP, considère le journal «Libération» comme un «tract» qui, «après avoir perdu ses lecteurs, perd sa crédibilité», dans un communiqué envoyé samedi 18 avril.
Acte 3. Et si «Libération» avait tout à gagner d’être taxé par le gouvernement de «tract»? Explications.

Créneau

«Libération est un journal de gauche, qui s’affirme comme tel, explique à 20minutes.fr Patrick Eveno, historien des médias. Pas une gauche extrémiste, mais une gauche sociale-démocrate». Un créneau que le quotidien est le seul à occuper dans le paysage de la presse actuelle. «"Le Figaro" est de droite, "Le Monde" essaie de faire des analyses, de ne pas prendre parti pour aider ses lecteurs à se déterminer, reprend Eveno. Quant au journal "Marianne", il n’est pas sur une ligne claire — sinon celle de la dénonciation systématique «on nous cache tout, on nous dit rien» — puisqu’il est à la fois pro-Chiraquien et pro-Besancenot.»

Ligne éditoriale et politique

Occuper l’espace de la gauche libérale libertaire, surtout en république sarkozyenne, c’est porteur. Reste que, dans son édito intitulé «Vérité», Laurent Joffrin refuse de parler d’hostilité permanente de «Libération» au chef de l’Etat: «Notre manière (c’est) approuver Sarkozy dès lors que son action nous paraît juste, le contredire dans le cas inverse. Nous continuerons». Joint par 20minutes.fr, le directeur de «Libé» précise que les actions du président en Georgie, l’été dernier, ainsi qu’au début de la crise économique, avait recueilli des commentaires positifs dans son journal. Laurent Joffrin souligne qu'il ne pouvait pas prévoir que l'affaire Sarkozy/Zapatero connaîtrait un retentissement pareil dans la presse internationale, notamment en Espagne.

Crise

Vu la crise que connaît la presse écrite — dont l’ampleur a été diagnostiquée lors des Etats généraux de la presse, il faut que chaque titre «montre sa nécessité face aux incertitudes qui touchent le devenir des journaux et marque sa différence par rapport à la presse gratuite», souligne Jean-Clément Texier, expert en économie des médias. Avoir «une identité très forte» et l’affirmer en permanence, c’est la «planche de salut» d’un journal selon Joffrin. Texier insiste: «Le bienfait d’être un quotidien engagé, c’est de devenir le porte-parole, ou le porte-drapeau, d’une communauté, car les partis pris forts suscitent l’adhésion».

L’arroseur arrosé


Autrement dit, si Frédéric Lefebvre a voulu dénoncer «Libération» et chercher à le discréditer, il pourrait bien avoir produit l’inverse, en promouvant le quotidien auprès d’anti-sarkozystes. «Libération est quasiment considéré comme un ennemi par le pouvoir en place. Les propos très nuancés de Frédéric Lefebvre aident clairement ce journal à confirmer sa position», ironise Christian Delporte, historien et spécialiste de la communication politique. «On n’a pas besoin d’être rétabli dans notre position d’opposition, on l’a toujours été», rappelle Joffrin, qui avait eu avec Nicolas Sarkozy une passe d’armes assez médiatique lors de sa première conférence de presse en tant que président de la République.

Pas d’emballement pour autant. Ce n’est pas parce que «Libé» se refait le chantre de la gauche qu’il va regagner des lecteurs pour autant. «L’engagement ne mobilise pas les masses, d’autant que l’écrit n’est pas aujourd’hui le média le plus sexy», sourit Jean-Clément Texier. «ça leur donne une existence mais ça ne fait pas revenir pour autant assez de lecteurs et d’annonceurs pour retrouver le rythme de la presse de l’Ancien régime», alors bien portante.