« Les clichés des massacres étaient à la fois des trophées de guerre et des images touristiques »

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Lorsqu'on regarde votre documentaire sur les exécutions de Juifs à l'Est, ce soir sur France 2, on est frappé par l'abondance des images ...

Je suis pourtant loin d'avoir épuisé les stocks et d'avoir diffusé les plus atroces. Les exécutions de masse étaient immortalisées par les photographes officiels du RSHA [office central de sécurité du Reich] et étaient jointes aux rapports. Elles ont une « facture nazie » très reconnaissable, un certain cadrage. Beaucoup de ces clichés officiels et top secret ont été détruits lors de la bataille de Berlin, mais certains ont été sauvés.

Et les clichés pris par des particuliers ?

Ils sont très nombreux. Les auteurs des massacres étaient fascinés par leurs actes et n'ont pu s'empêcher de prendre des images, à l'insu de leur hiérarchie. Beaucoup avaient de petits appareils photo. L'Allemagne était à l'époque à la pointe de la technologie de l'image, avec des entreprises comme Leica. Il y avait des films couleur. Ces clichés étaient à la fois des trophées de guerre et des images touristiques : ils se les montraient, les envoyaient à leur famille. Ce type de photos continue d'émerger régulièrement quand un nazi ou un supplétif meurt : on les retrouve dans leurs archives personnelles. Elles circulent aussi sur des marchés parallèles.

Des nazis témoignent dans le documentaire...

Avec mon fixeur en Allemagne, Jean Christophe Carron, nous nous sommes présentés comme des petits-fils de SS ou de membres des Einsatzgruppen [groupes paramilitaires dans l'Europe de l'Est occupée], tout en filmant en caméra cachée. J'assume le procédé car sinon, ils ne nous auraient rien dit. Ce qui est frappant, c'est l'absence de regret. Ils parlent de cette époque avec plaisir, comme de l'aventure de leur vie, de souvenirs de jeunesse positifs. Rien d'étonnant à ce qu'ils aient photographié les massacres autant que les paysages. Oui, comme des touristes... ■ Recueilli par A. K.