L'ENA, il y a de quoi en faire un drame

Anne Kerloc'h

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A priori, un deux fois 120 minutes sur l'Ecole nationale d'administration, « le public se dit instinctivement que ça va être chiant, raconte Claude Chelli, producteur de L'Ecole du pouvoir chez Capa Drama. Pour épaissir la dimension romanesque, on a donc choisi de se concentrer sur les personnages, de parler des "vies d'énarques" ».

Laure et Louis, le duo fraternel aristo, Matt, le fils d'ouvrier, Abel, « l'idéaliste, le pur. Un personnage romanesque classique », note Claude Chelli. Ils bossent dur, s'aiment, rivalisent, s'épient... Surgis de l'imagination des scénaristes, les protagonistes sont irrigués par près de quatre-vingts entretiens avec des énarques bien réels, une méthode de travail lancée par le premier réalisateur présent sur le projet, le Britannique Peter Kosminsky (Les Années Blair). Guylaine Ribeyre, journaliste, en a mené une grande partie. « On ne réalise pas à quel point les énarques sont des mômes : entre 22 et 25 ans, ils passent trois années qui sont un tournant dans leur vie. De plus, nous avions choisi une promotion [1980], qui avec la gauche au gouvernement, va se frotter au pouvoir plus rapidement. »

Parmi les moments de bravoure dramatique, le grand oral et surtout le classement final. « Le classement nous a tout de suite intéressés, confirme Guylaine Ribeyre, car il détermine la suite de la carrière et les énarques s'en souviennent avec des détails étonnants. Tout le monde se surveille, la tension est au maximum, même entre amis. » Pour ce moment épique, comme pour le grand oral d'ailleurs, « on n'a quasiment rien inventé. Les répliques, les situations sont issues du réel, note Claude Chelli. C'est assez bluffant. » Pour le reste, L'Ecole du pouvoir est aussi celle du « désenchantement, reprend Claude Chelli. Il y a d'abord ces années 1980, avec des énarques socialistes qui vivent l'accession à la politique et y perdent une partie de leurs illusions. Mais aussi cette souffrance que presque tous les interviewés manifestent à propos de l'ENA. Celle de la compétition à outrance, de l'opacité, du fait que l'on écrase ceux qui sont différents ». Sous les dossiers, le doute. ■