Vittorio de Filippis: «J'ai été traité comme si j'étais un danger public»

MEDIAS Interview du journaliste de «Libération» interpellé vendredi dans le cadre d’une affaire de «diffamation publique»...

Recueilli par Alice Antheaume

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Lors d'un conseil d'administration qui a suivi cette annonce, le journaliste Vittorio de Filippis, 47 ans, spécialiste en économie internationale, actuel gérant de la SCPL, est devenu PDG à titre transitoire.
Lors d'un conseil d'administration qui a suivi cette annonce, le journaliste Vittorio de Filippis, 47 ans, spécialiste en économie internationale, actuel gérant de la SCPL, est devenu PDG à titre transitoire. — Bertrand Guay AFP/Archives

Beaucoup d’échos autour de l’interpellation de Vittorio de Filippis, directeur du développement de Libération et ex-directeur de la publication du journal. Il a été mis en examen pour «diffamation publique» envers Xavier Niel, fondateur du fournisseur d'accès Internet Free, qui avait déposé plainte après la parution en 2006 sur Liberation.fr d'un commentaire d'un internaute, à la suite d'un article du journaliste Renaud Lecadre faisant état de ses démêlés judiciaires.

Or, en tant que directeur de publication du journal à cette époque, Vittorio de Filippis est responsable pénalement de tout ce qui était publié, sur le site Web de Libé comme dans les pages du journal. Interview de l’intéressé, dont le prochain rendez-vous avec la juge aura lieu le 22 décembre.

Nombre de personnalités politiques ont condamné la méthode employée par la justice lors de votre interpellation. Qu’en pensez-vous?

Déclencher un mandat d’amener pour une banale affaire de diffamation, c’est disproportionné. Il aurait suffi d’un appel téléphonique aux avocats permanents de Libération. Mais je ne lâcherai pas l’affaire: si la juge a outrepassé ses droits, je me battrais pour les miens.

La juge a délivré un mandat d'amener car vous n’aviez pas répondu à une convocation. Pourquoi n’avoir pas répondu à cette convocation?

Ce qui est fou dans cette histoire, c’est que je suis un salarié lambda de Libération qui a été parachuté pendant quelques mois directeur de la publication à un moment où le journal était à deux doigts de mettre la clé sous la porte. Il a fallu voir avec le tribunal de commerce, constituer un plan de sauvegarde. Pendant ce laps de temps, j’ai reçu des tonnes de courrier, qui arrivait à Libération, chez les avocats, ou chez moi. J’étais submergé. Il est probable que j’ai pu louper une ou deux lettres, voire trois.

Votre interpellation, vendredi matin, a été qualifiée de «musclée». Y a-t-il eu des violences?
Non, on ne peut pas parler de «violences» mais d’atteintes à la dignité humaine. J’ai été traité comme si j’étais passible d’une peine d’emprisonnement, comme si j’étais un danger public. Alors que ce délit n'est pas passible de prison, mais d’une amende au pire.

Vos deux enfants étaient chez vous au moment de l’interpellation. Comment ont-ils réagi?
Mon garçon de 14 ans était dans l’entrée et a assisté à la scène. Au moment de quitter la maison, emmené par la police, je lui ai dit que je n’étais pas un malfrat ni une «racaille», comme l’avaient dit les policiers. Il l’a bien compris, on s’est même fait un sourire. Mon autre garçon, âgé de 10 ans, est resté dans l’entrebâillement de la porte de sa chambre. Le soir, quand je suis rentré, il m’a dit qu’il avait eu peur. Mais ça va, mes enfants ne sont pas traumatisés. Le samedi, on a déconné tous les trois toute la journée.

Votre interpellation peut-elle être considérée comme une atteinte à la liberté de la presse?

Mon cas est un micro événement qui a un écho plus large puisqu’il s’inscrit dans un environnement délétère. Nous vivons dans un pays où l'on parle d'incarcérer les mineurs délinquants de 12 ans, où l’on sépare les enfants d’immigrés de leurs parents, où l’on voit comment est traitée l'ultra-gauche sur l'affaire de la SNCF. Aurait-on fait subir le même traitement au patron du Monde, de TF1 ou de Lagardère? Aurait-on demandé au patron de Canal+ de baisser son froc?

Que voulez-vous dire? Qu’il y a une différence de traitement entre un média comme Libération et un média comme TF1?

Non, ce n’est pas du tout ce que je dis. Mais je ne suis qu’un journaliste de base qui a le privilège d’avoir une carte de presse. Imaginez comment sont traités les étrangers qui ne parlent pas le français et ne peuvent pas argumenter.

La ministre Christine Albanel s’est déclarée «émue et surprise» de votre cas. Le premier président de la cour d'appel de Paris, Jean-Claude Magendie, vient de demander des explications sur les conditions dans lesquelles a été délivré et appliqué le mandat d'amener. C’est une avancée selon vous?

C’est une info ni plus ni moins. Cela prouve que cela mérite une explication. Ce n’est pas comme Rachida Dati qui évoque une procédure «tout à fait régulière». Au sein même de la majorité, il y a deux sons de cloche. Ceux qui disent que la justice fait correctement son boulot, et ceux qui ont l’air presque choqués.