Pourquoi les journalistes acceptent-ils de faire relire leurs papiers par les interviewés (politiques)?

MEDIAS Ce lundi, « La Voix du Nord » a décidé de mettre fin à la pratique de relecture des papiers par les personnalités interrogées…

Clio Weickert

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«La Voix du Nord» a mis fin à la relecture des papiers par les interviewés (politiques)
«La Voix du Nord» a mis fin à la relecture des papiers par les interviewés (politiques) — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Des journalistes et politiques ont expliqué l’intérêt de cette relecture.
  • « La relecture est devenue un exercice de réécriture pour la plupart », regrette Patrick Jankielewicz, rédacteur en chef à La Voix du Nord dans l’édito de lundi.

« A quoi bon publier des propos polis, lissés, rabotés, aseptisés par des communicants ? » Dans un édito remonté ce lundi, Patrick Jankielewicz, rédacteur en chef à La Voix du Nord, a fait part d’une décision radicale : dorénavant, aucune relecture des papiers par les personnalités interrogées avant parution, ne seront autorisées. « Jusque-là, explique-t-il, comme la quasi-totalité de nos confrères, nous acceptions cette relecture sous prétexte que la parole d’un ministre a quasiment force de loi. Mais si certains des interviewés jouent le jeu en corrigeant à la marge des aspects techniques, la relecture est devenue un exercice de réécriture pour la plupart. »

Un coup de gueule qui a suscité de nombreuses réactions, du côté des politiques, tout comme du côté des journalistes. Mais en quoi consiste exactement cette pratique ? Et surtout, que révèle-t-elle des relations entre les médias et la classe politique ?

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Eviter les contresens et les raccourcis

Pour Alexis Lévrier, historien de la presse et auteur du livre Le contact et la distance, le journalisme politique au risque de la connivence ( éditions Les petits matins), la pratique de la relecture consiste en « un pacte tacite entre la classe politique et les médias de la presse écrite. Introduire des précisions ou discuter des questions de style a pendant longtemps été relativement normal et acceptable ». Sur Twitter, Nicolas Chapuis, l’un des chefs du service politique du Monde, a expliqué son éventuel intérêt, sans en oublier ses dérives.

« Quand on fait une itv de presse écrite, il s’agit souvent d’un long entretien (1h, voire plus) qui débouche sur un script très long (50.000 signes…) qu’on va ramener à un texte de 5.000/6.000 signes ». « L’idée originale de la relecture c’est d’éviter les contresens dus à ces multiples coupes, poursuit-il, pour éviter de faire dire à la personne quelque chose qu’elle ne pense pas. Ce qui est préjudiciable pour tout le monde : la personne, le journaliste, le lecteur. »

Du côté des politiques, Cécile Duflot a réagi à l’édito de La Voix du Nord, exprimant sur Twitter le point de vue de l’interviewée. « Relire sa propre itw c’est donc s’assurer que ses idées ne sont pas dénaturées par les raccourcis, qu’on a pas ôté un pan d’un raisonnement. L’argument de fond en ne laissant que le second, beaucoup plus “popol” [politique] par exemple. Donc ce n’est pas a priori condamnable. Évidemment il ne s’agit ni de dire le contraire de ce que l’on avait dit ni d’inventer des réponses. Mais parfois quand tu vois l’énergie que tu as mise à parler de sujets importants et qu’il ne reste que les remarques superficielles. »

Relecture ou réécriture ?

Si une certaine tolérance de la relecture tient au fait qu’elle peut permettre d’éclaircir une pensée ou rectifier une phrase bancale, le véritable problème intervient quand elle modifie significativement le fond de l’interview, et se transforme carrément en réécriture. « Dernièrement, on nous a envoyé un texte totalement “caviardé”, dénonce Patrick Jankielewicz dans son édito, coupant des réponses qui avaient été faites et ajoutant des questions qui n’avaient pas été posées ! »

Des modifs qui passent parfois par les communicants de la personne interviewée, comme peuvent en témoigner les journalistes politiques de 20 Minutes, où seule la relecture sur la forme est acceptée, uniquement dans le cas d’une demande spécifique. « Ça dépend des politiques, expliquent-ils, mais avec certains, les relectures sont compliquées. Des équipes de communication tentent d’ajouter des phrases qui n’ont jamais été prononcées ou de supprimer des réponses et ils insistent malgré les refus… D’autres ne posent aucun problème. »

Une confusion entre communication et journalisme

Si la pratique n’est pas nouvelle, Camille Laville, maître de conférences à l’Université de Nice et responsable du pôle Recherche en journalisme à l’IHECS à Bruxelles, note une volonté de contrôle de plus en plus forte du côté des politiques. « C’est une prise de position qui n’arrive pas par hasard, on ne peut pas la décontextualiser. Il y a une situation contrôlante du gouvernement sur les journalistes et des tentatives récurrentes d’agir sur le contenu journalistique. »

Face à ces réécritures imposées, La Voix du Nord a pour sa part décidé de répondre par la manière forte, tout simplement en les refusant. « La mesure peut paraître radicale mais cela semble être une prise de conscience générale sur ce que sont devenues les relectures, explique Alexis Lévrier, le risque est que le journaliste devienne un porte-voix du politique. » L’historien de la presse y lit notamment « une lassitude et une exaspération légitime face au désir des politiques d’instrumentaliser les médias tout en les dénigrant ». « Le politique estime que le journaliste est là pour relayer son discours, ajoute-t-il, il y a une confusion entre la communication et le journalisme. »

Vers une prise de conscience ?

Un ras-le-bol donc, mais aussi une certaine prise de risque. Car en refusant les relectures, les politiques pourraient faire preuve de réticence à accorder des interviews au journal. « Nous avons bien conscience que vous trouverez désormais moins d’interviews de personnalités politiques dans ces pages et sur nos sites mais nous pensons devoir cette indépendance aux lecteurs qui nous font confiance », explique Patrick Jankielewicz.

Camille Laville y voit alors un « risque certain, un acte intelligent, courageux et salutaire s’il est suivi par la concurrence ». Un point de vue partagé par Alexis Lévrier. « Ce qui est en jeu c’est la liberté de la presse et l’image de la presse auprès de ses lecteurs. On sait que les journalistes peuvent avoir une mauvaise image, être soupçonnés d’une certaine connivence avec les politiques. Plus la presse montrera son indépendance, plus elle réinstaurera la confiance. »