«Trop de médias deviennent des fabriques à ragots»

MEDIAS Carl Bernstein, l'un des deux journalistes à avoir révélé l'affaire du Watergate, juge les médias aujourd'hui

Recueilli par A. K.
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En 1973, Carl Bernstein, jeune reporter au Washington Post, se voit décerner avec Bob Woodward le prix Pulitzer pour avoir révélé le scandale du Watergate. Aujourd'hui, il porte un regard très critique sur les médias. Interview.

Votre biographie d'Hillary Clinton* est le résultat de huit ans d'enquête. Le temps est-il crucial pour le reporter ?

Il existe un phénomène regrettable de «vitesse de compétition» entre les médias, qui se calquent sur les rythmes des sites Web, des chaînes d'infos, sans réfléchir. Le bon journalisme, c'est donner ce que j'appelle « la meilleure version de la vérité, telle qu'on puisse l'atteindre». Les faits seuls ne sont pas suffisants, le contexte est fondamental. Il est donc impératif de prendre du temps. C'est aussi grâce au temps qu'une histoire émerge d'informations éparses. Mon expérience m'a prouvé que l'on commence une enquête sur une intuition et que cette intuition se révèle fausse quasiment à chaque fois ! Il y a des surprises, des retournements de situation...

En 1992, vous dénonciez déjà les travers des médias dans l'article « The Idiot Culture »...

Ce texte part d'un constat : trop de médias deviennent des fabriques à ragots sans intérêt, se concentrent sur le people, le bizarre, l'anecdotique... la stupidité ! Cette idiot culture est devenue une composante de la société. Un journal doit se vendre, mais avoir aussi une notion du bien public. Lutter contre ce travers est un devoir. On ne peut pas seulement penser en dollars.

Comment faire face à une communication politique très rodée, notamment avec le storytelling ?

C'est vrai, désormais les politiques écrivent leur propre histoire ! Notre responsabilité consiste à nous attarder sur les traces, les allusions qui signalent l'autre côté de l'histoire. Cet autre côté n'est pas forcément négatif, d'ailleurs.

Après le Watergate, une loi a rendu plus facile l'accès aux documents publics...

Le Privacy Act, qui complète le Freedom of Information Act, est un texte majeur, même si certains se font tirer l'oreille pour communiquer les documents. Le livre que j'ai écrit sur mes parents, fichés sous le maccarthysme, s'appuie largement sur leurs dossiers détenus par le FBI. J'ai pu les obtenir grâce à cette loi.

* Une femme en marche. Ed. Baker Street