«On a un peu une épée de Damoclès sur la tête», explique Riss de «Charlie Hebdo»

MEDIAS Trois dessinateurs de « Charlie Hebdo » se sont penchés sur trois classiques de la littérature française, en librairie ce jeudi…

Propos recueillis par Clio Weickert

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Riss et Coco du journal «Charlie Hebdo»
Riss et Coco du journal «Charlie Hebdo» — SIPA

Encore un été agité pour Charlie Hebdo. A plusieurs reprises, des Unes du journal satirique n’ont pas manqué de faire parler d’elles et de susciter des réactions vives et parfois violentes. Tout d’abord, ce dessin à la suite de l’attentat terroriste de Barcelone, représentant une camionnette en fuite, laissant derrière elle deux corps gisant dans leur sang, légendé : « Islam, religion de paix… Eternelle ». Une couv' qui leur a valu une nouvelle fois d’être accusé d’islamophobie, d’attiser la haine et de faire un amalgame entre islam et terrorisme.

Fin août, Charlie Hebdo s'est penché  sur la tempête Harvey, et consacre sa Une à un dessin de Riss titré « Dieu existe. Il a noyé tous les néonazis du Texas », représentant des saluts hitlériens et des drapeaux ornés de croix gammées, submergés par les flots. Un tollé outre-Atlantique.

Dans un registre plus léger, Riss, Coco et Willem, tous trois dessinateurs du journal, lancent une nouvelle collection aux éditions Les Echappés, Les Classiques Illustrés. Leur défi ? Mettre en image des classiques de la littérature : Molière, Sophocle et le Marquis de Sade. 20 Minutes a rencontré Riss et Coco à cette occasion.

D’où part ce projet d’illustration ?

Riss : J’avais cette idée depuis longtemps, de voir dessiner des dessinateurs contemporains sur un texte classique. Quand vous êtes dessinateur, on vous demande de travailler sur l’actualité, et c’est pas mal de faire se rencontrer deux époques différentes. C’est jouer sur le contraste. Cela permet aussi de faire des dessins originaux et de renouveler un peu l’iconographie.

Les trois premiers ouvrages de la nouvelle collection «Classiques Illustrés», aux éditions Les Echappés
Les trois premiers ouvrages de la nouvelle collection «Classiques Illustrés», aux éditions Les Echappés - éditions Les Echappés

Et se déconnecter de l’actualité est appréciable ?

Coco : Oui moi je trouve ça super ! C’est important qu’on puisse faire autre chose en dehors du journal, ça nous apporte un souffle d’air.

Riss : Ça fait du bien de faire des choses un peu intemporelles, de ne pas être dans la gestion quotidienne des péripéties de la vie politique qu’on a oublié quinze jours après. Quand on est dans Molière, Antigone ou d’autres classiques, on est dans l’intemporel et l’universel, ça oblige à penser un peu autrement, de ne pas être trop dans l’anecdotique.

Votre Une sur l’attentat terroriste à Barcelone n’a pourtant pas été qualifié « d’anecdotique »…

Riss : C’est toujours la même rengaine qu’on nous oppose. Pour nous ce n’était pas un amalgame entre terrorisme et islam. Un amalgame, c’est créer un lien artificiel entre deux choses qui n’ont rien à voir. Alors qu’en fait il y a quand même toujours un problème entre l’islam et une certaine forme de violence qui s’en inspire. C’est toujours une question qui est d’actualité et il ne faut pas l’éluder d’un revers de manche en parlant d’islamophobie. C’est trop facile. Je pense que dans notre société, où on pense en principe que le débat est libre, on a le droit de s’interroger là-dessus, et ce n’est pas de l’appel à la haine. Après, il y a toujours des gens qui vont essayer de verrouiller un peu ce débat en utilisant des mots dissuasifs comme « islamophobie » pour tétaniser les gens.

En réponse à cette polémique, vous avez publié des messages haineux que vous avez reçus sur Facebook, mais aussi trois traductions différentes du Coran ayant trait à la violence. Une réponse pédagogique nécessaire selon vous ?

Coco : On entend trop souvent ce discours de problème d’interprétations du Coran. Daesh n’a pas la même interprétation que nous. Donc de publier différentes traductions des versets comme ça, ça contrecarre cet argument qui est un faux argument, car le sens est équivoque sur les trois traductions.

Riss : C’est pour étayer le fait que justement, ce n’est pas un amalgame, ce n’est pas de la haine. Il y a de vraies questions et un débat là-dessus. On donne des éléments factuels, pour nourrir la réflexion, c’est tout.

Et que répondez-vous à ceux qui se disent aujourd’hui « Je ne suis plus Charlie » ?

Riss : Tant pis pour eux ! J’aimerais savoir pourquoi « ils étaient Charlie » et pourquoi ils ne le sont plus ? Charlie Hebdo, ce n’est pas un parti politique !

Coco : Charlie est un journal d’ouverture, de débat, les gens adhèrent ou non, ça doit rester une espèce d’émulation sur la société, la politique… En plus, ça ne nous appartient même pas cette expression ! C’est rentré pleinement dans le langage… On ne sait pas trop ce que ça veut dire et je ne sais pas si ça nous appartient vraiment.

Comprenez-vous tout de même ceux qui peuvent se sentir offensés par vos dessins ?

Coco : J’entends que nous sommes un journal d’actualité et malheureusement nous ne sommes pas responsables de ce qui se passe dans le monde. Ce n’est pas toujours marrant d’avoir à traiter de l’actualité, on aimerait bien que ce soit autrement, ce serait tellement plus simple. Mais quand il s’agit d’un ouragan ou d’une tuerie, on essaye de développer des idées ou de nous exprimer dessus. C’est juste notre travail et notre possibilité de donner notre opinion. Je pense que la mort, ça fait partie de la vie aussi et que de toute façon on y passera tous et je ne vois pas le mal d’avoir à dessiner là-dessus, on ne se moque pas des victimes.

Riss : Il y a toujours les éternels tabous : le sexe et la mort. On croit être une société moderne parce qu’on a des iPhones mais en fait on s’aperçoit que les gens sont quand même très attachés à des mythes primitifs. Dans les mentalités on voit des réactions très rétrogrades.

La liberté d’expression a particulièrement été mise à mal ces dernières années selon vous ?

Riss : A mon avis, on juge du niveau de liberté d’expression sur les sujets difficiles. On a souvent des débats sur des sujets certes intéressants, mais pas cruciaux. Dès qu’on approche d’une zone de turbulence, on sent que les gens sont plus frileux, ça fait peur. Et on voit bien autour de nous que les gens ne veulent pas prendre trop de risques ! Parce qu’il y en a un, il peut se passer quelque chose. Et parce qu’après, quand les actes de violence sont commis, comme en janvier 2015, des gens vous disent « vous l’avez bien cherché ! ». Même quand il y a de la violence, il y a encore des gens qui arrivent à trouver des justifications. C’est quand même incroyable ! Donc moi je pense que la société française se croit toujours aussi libre depuis 3 ans, mais ce n’est pas vrai. Elle a intégré des interdits.

Face à ces crispations, vous êtes-vous déjà posé la question de modérer vos propos, de vous autocensurer ?

Riss : C’est une discussion qu’on a eue entre nous, ce n’est pas de l’autocensure, mais avec ce qui nous est arrivé, on est un peu… pas dans le déni mais… On veut tellement se convaincre qu’on est redevenu un journal comme avant, qu’on a réussi à le refaire vivre, qu’à la fin on oublie de parler de ce qui nous est arrivé. Je me dis qu’on ne sait peut-être pas très bien comment en parler dans le journal. Même entre nous, ce n’est pas facile. Chacun a vécu des choses différentes, ce sont des sujets sensibles… On doit gérer un vrai traumatisme.

Est-ce que « Charlie Hebdo » n’a pas perdu sa part de légèreté le 7 janvier 2015 ?

Riss : Pas totalement, mais on a un peu une épée de Damoclès sur la tête.

Coco : C’est nous, mais aussi la société. Depuis 2015, les attentats sont de plus en plus nombreux, touchants tous types de gens. L’état d’urgence qui s’est mis en place, les mesures de sécurité beaucoup plus importantes qu’avant… Je pense que la société entière s’est alourdie de tout ça. Donc il faut rigoler ! Il faut essayer.