«Avant cet article sur la purge contre les homosexuels, les médias occidentaux semblaient avoir oublié la Tchétchénie»

PRESSE Irina Gordienko, co-auteure de l’enquête qui a révélé la persécution des homosexuels en Tchétchénie, a reçu un prix à la cérémonie des « Out d’or », à Paris…

Benjamin Chapon

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Vladimir Poutine et le chef de la région de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, le 19 avril 2017 à Moscou
Vladimir Poutine et le chef de la région de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, le 19 avril 2017 à Moscou — Alexei Druzhinin/AP/SIPA

Les premiers Out d’Or, prix récompensant les initiatives favorisant la visibilité des LGBT, ont distingué l’enquête du journal russe Novaia Gazetasur la persécution des homosexuels en Tchétchénie, dans la catégorie Presse étrangère*. Irina Gordienko, co-auteur de la série d’articles ayant révélé cette persécution aux yeux du monde, est venue recevoir le prix, baptisé prix Xhulax Mannan, à Paris et a rencontré quelques journalistes dont 20 Minutes.

Avez-vous été surprise de l’impact que votre enquête a eu dans le monde entier ?

Oui. Parce que nous faisons des enquêtes sur la Tchétchénie depuis 20 ans et c’est la première fois que les médias occidentaux reprennent autant un de nos articles. Nous dévoilons souvent des abus graves à l’encontre des droits humains en Tchétchénie. Pour cette histoire, j’ai aidé des journalistes étrangers installés à Moscou à rencontrer des témoins de la persécution pour leurs propres enquêtes. Avant cet article, les médias occidentaux semblaient avoir oublié la Tchétchénie.

Les autres médias russes ont-ils parlé de votre enquête ?

Non. Mais le scandale international a conduit Vladimir Poutine à faire une déclaration. Il a prononcé les mots « homosexuels » et « droits humains », c’est déjà une victoire…

« Le gouvernement russe a horreur de ce genre de scandale qui font passer la Russie pour un pays moyenâgeux. »

Croyez-vous que votre article a eu un impact positif sur la situation en Tchétchénie ?

Bien sûr. Aujourd’hui, officiellement, ces prisons pour homosexuels ont fermé. Le gouvernement russe a horreur de ce genre de scandale. Je pense que Poutine a ordonné à Ramzan Kadyrov de cesser cette persécution qui a fait passer la Russie pour un pays moyenâgeux. Le combat maintenant est d’obtenir des visas pour ces homosexuels. La bureaucratie est très lente.

Comment avez-vous eu connaissance de cette persécution et comment avez-vous trouvé les témoins ?

La Tchétchénie est un pays avec une petite communauté où les rumeurs se propagent très vite. Comme il y a peu d’associations humanitaires ou d’informateurs indépendants du régime, c’est très compliqué de vérifier les informations. Mais je travaille dans le Caucase depuis 15 ans. Je connais bien le terrain. Les premiers témoignages venaient de policiers qui avaient entendu parler des persécutions, des tortures, des humiliations… Le plus compliqué a été de trouver des témoins directs des persécutions. Même quand ils ont pu s’enfuir et rejoindre Moscou, les homosexuels tchétchènes étaient effrayés et en danger. Leur témoignage est très courageux.

Vous avez fait le choix de livrer des témoignages anonymes

Nous n’avions pas le choix. Les autorités nous ont accusées d’avoir inventé toute cette histoire à cause de cela. Mais nos témoins sont en danger de mort, même à Moscou, si on apprend leur identité. En Tchétchénie, avant la purge, les homosexuels devaient aller dans un pays voisin, sous une fausse identité, et avec un autre téléphone que le leur, pour trouver des partenaires sexuels. La société tchétchène est très conservatrice, il n’y a pas de problème avec les homosexuels tant qu’ils ne se déclarent pas publiquement. Si on apprend leur homosexualité, ils subissent un déshonneur public et doivent quitter le pays, leur famille.

« Quelque part au sommet du régime a été décidé qu’il fallait régler le problème. »

Comment et pourquoi cette purge a-t-elle commencé ?

Fin février, un jeune homme a été arrêté par la police parce qu’il était drogué à l’Euphoria, une drogue que combat la police. En fouillant son domicile, ils ont trouvé dans son téléphone et son ordinateur des photos et des vidéos pornographiques homosexuelles et des listes de contact. Ce jeune homme était à la fois très connu dans la communauté homosexuelle et issu d’une grande famille tchétchène. Quelque part au sommet du régime a été décidé qu’il fallait régler le problème. La police a arrêté les amis du jeune homme et les a contraints à livrer le nom de leurs amis homosexuels.

Pourquoi cette persécution n’a-t-elle pas eu lieu plus tôt ?

Jusque-là les policiers corrompus faisaient chanter les homosexuels qu’ils découvraient. C’était un bon business pour eux ; ils n’avaient pas intérêt à ce que ça s’arrête. La décision est venue d’en haut.

Vous et vos collègues ont-ils reçu des menaces après la diffusion de l’article ?

Moi, non. Mais plusieurs journalistes reçoivent souvent des intimidations. Le président tchétchène a demandé « des excuses à genoux au peuple tchétchène » pour nos « abominables » mensonges. Officiellement, l’homosexualité n’existe pas en Tchétchénie. Mais pour les excuses, il peut attendre…

Les médias occidentaux ont comparé cette purge aux camps de concentration nazis. Que pensez-vous de ce raccourci ?

Je ne suis pas d’accord avec ce terme. Il y a en Tchétchénie une répression systématique de toutes les personnes différentes. Mais il n’y a pas eu de meurtres de masse. C’est aussi à cause de cette exagération dans les termes que certaines personnes ont pensé que nous avions tout inventé. La purge a été terrible et a brisé des dizaines de vies, ce n’est pas la peine d’en rajouter.

* Les autres prix ont été dévoilés dans la soirée de jeudi lors d’un gala à Paris.