Nicole Ferroni: «J'ai vraiment envie de changer le monde»

RADIO Hier, humoriste dans « On n’demande qu’à en rire » sur France 2, Nicole Ferroni est aujourd’hui une voix incontournable de la radio, une voix qui prend position, qui compte…

Propos recueillis par Vincent Julé

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Nicole Ferroni dans sa deuxième vidéo sur la directive secret des affaires.
Nicole Ferroni dans sa deuxième vidéo sur la directive secret des affaires. — Nicole Ferroni/Facebook

Depuis 2013, Nicole Ferroni tient une chronique le mercredi dans la matinale de France Inter, une chronique de plus en plus partagée sur les réseaux sociaux et donc vue par des milliers… pardon des millions de personnes. Elle y parle vite, y agite les mains, mais surtout elle y aborde des sujets pas forcément « drôles » : le secret des affaires, les violences sexuelles, les SDF, la guerre en Syrie, le CETA…

Son billet d’humour et d’humeur fait rire, mais plus encore, il touche en plein cœur. Le cœur d’un système qu’elle dénonce, et le cœur des gens qui le subissent. Hier encore, Nicole Ferroni ne demandait qu’à en rire (une émission dont elle était une fidèle et qui a permis de la faire connaître), aujourd’hui, elle donne de la voix, une parole engagée, qui porte au-delà du poste de radio. 20 Minutes l’a rencontrée et écoutée.

Comment expliquez-vous ces millions de vues ?

Ma chronique sur le secret des affaires est celle qui a fait le plus de vues. Elle est actuellement à plus de 14 millions. Mais Facebook triche. Ce ne sont pas des « vraies » vues puisque le player se déclenche automatiquement. C’est histoire de forcer la viralité. Bien sûr, je n’avais pas prévu une telle audience, mais je l’ai venue venir très vite. En dix minutes, j’avais pour cette chronique plus de partages que pour toutes les autres réunies. J’étais presque vexée. (rires)

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Pourquoi cette chronique, et pas une autre ?

Peut-être parce que, contrairement aux chroniques France Inter où je m’adresse à l’invité en studio, la personne interpellée ici, la députée européenne LR Constance Le Grip, n’est pas là. Je suis seule face à la caméra, face aux gens. Ils ont sûrement aimé que je court-circuite le média, que j’aille du « producteur au consommateur », sans intermédiaire. Il s’agit également de la première vidéo où des politiques m’ont répondu directement, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon pour me dire qu’il n’avait pas signé la directive.

A l’origine de cette chronique, il y a mon amie Elise, qui a trois enfants, très peu de temps, et pourtant, qui m’a envoyé un mail sur le secret des affaires. C’était donc important. J’ai regardé le débat au parlement européen qui était le soir même, et c’était insupportable. Je bouillonnais. J’ai demandé à la radio si le sujet serait abordé dans la matinale, mais il l’était déjà dans le 5-7, donc je n’avais pas de fenêtre de tir. Mais il fallait que je fasse quelque chose : la colère est souvent un moteur chez moi. Mes coups de gueule m’apaisent, viscéralement, physiquement. J’ai la chance d’avoir cet espace pour parler des choses qui me frustrent, alors que d’autres ne se sentent jamais écouter. D’ailleurs, beaucoup de corps de métier m’envoient des courriers, des bouteilles à la mer.

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Vos chroniques ne sont pas seulement des coups de gueule, elles sont très travaillées, très factuelles…

J’ai gardé le côté pédagogique de mes années en tant que professeur de SVT. C’est pourquoi à chaque fin de chronique, je poste mes sources sur Facebook pour que les gens ne s’arrêtent pas à mes trois minutes d’antenne et lisent les détails. Je suis face à des décisionnaires politiques, des spécialistes de la communication, donc il faut que je sois inattaquable si je veux être un contrepoids. Oui, c’est la mission que je me suis donnée, personne ne l’a demandé, mais je me suis prise au jeu. J’ai parfois vraiment envie de changer le monde. Avec mes chroniques et vidéos, je dis juste à la classe politique que je la regarde. Que je vais me renseigner sur ton vote là, et je vais dire à tes électeurs que tu signes des trucs tout pourris. C’est le seul pouvoir que j’ai.

Comment la prof de SVT, l’humoriste d’On n’demande qu’à en rire, est-elle devenue si engagée ?

L’humour, je suis née dedans. Je suis d’une famille très rigolote, très saine. Mais je n’étais pas du tout dans l’humour engagé. J’y suis venue par ma nature curieuse. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai choisi d’être prof de SVT, pour comprendre comment fonctionnent les choses, le corps humain, la vie. J’avais une chronique de vulgarisation scientifique dans On va tous y passer de Frédéric Lopez, lorsque France Inter m’a proposé la matinale, en 2012 ou 2013. J’ai d’abord refusé, car je n’y connaissais rien en politique. Le mot « parlement », j’ai appris sa signification il y a à peine deux ans. C’est cette approche qui les intéressait. Je n’ai donc pas fait exprès d’engager ma parole, de devenir militante. Mais à force de suivre l’actualité, de vouloir savoir, j’étais de plus en plus atterré. Le Sénat par exemple ? J’ai appris que si les sénateurs ne viennent pas à la moitié des séances, ils perdent la moitié de leur indemnité de fonction. Ce qui est bien, non ? Sauf que quand tu lis entre les lignes, tu comprends qu’ils ont un salaire, une indemnité parlementaire et ensuite l’indemnité de fonction, qui ne représente qu’une toute petite part. Ils perdent en fait 700€, sur 12.000. Je n’ai même pas besoin de faire d’humour, tout est là.

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Combien de temps passez-vous sur une chronique ?

J’ai le thème de la matinale le dimanche pour le mercredi, et je lis alors beaucoup, c’est ce qui me prend le plus d’énergie. L’inspiration, elle, vient de discussions avec les gens. Pour le CETA, j’en ai parlé avec mon frère qui a fait une école de commerce, et cette conversation est devenue ma chronique. J’essaie aussi souvent de trouver un parallèle, une image, compréhensible par un enfant de 12 ans. Comme les koalas pour le CETA. J’écris environ 900 mots, ce qui revient à cinq minutes selon le logiciel de Radio France…. pour une chronique de trois minutes !

Vous parlez vite, et avec les mains !

La raison est que j’écris à l’oral. Toute seule dans ma salle de bain. Cela m’aide aussi pour la ponctuation, et trahit le fait que pour moi, c’est très important ce que je raconte. Je suis investie physiquement, je donne mon corps à la science.

Vous tournez avec votre premier spectacle L’oeuf, la poule ou Nicole ?…. depuis sept ans.

Je sais, je suis vraiment une grosse flemmarde. (rires) Mais ce que je fais sur scène n’a rien à voir avec mon travail à la radio. J’ai presque envie de dire aux gens : "Vous aimez mes chroniques sur Inter ? Ne venez pas voir le spectacle !" Je joue par exemple une cantatrice allemande droguée et dépressive, on est loin du CETA. La plupart du temps, je booke les salles moi-même : Castanet-Tolosan, Chevry-Cossigny, Argenton-sur-Creuse… Ma sœur dit que j’ai une tournée Groland. (rires) Je pourrais voir plus grand, mais je suis très bien comme ça. L’humour est devenu une telle industrie, il faut savoir quelle place on veut tenir. Je ne peux pas défendre la culture pour tous et siphonner le budget d’une saison culturelle, donc je pratique des prix accessibles, au remplissage effectif. C’est une liberté, je peux jouer quand je veux, si je veux. Et j’ai peu ou pas d’intermédiaires, donc je dois gagner autant que quelqu’un qui fait l’Olympia.