Attentat à «Charlie Hebdo»: «Ce serait renier Cabu et les autres que de modifier ma façon de travailler»

TEMOIGNAGES Trois caricaturistes racontent à «20 Minutes» comment ils ont réagi le 7 janvier 2015 et comment ils continuent de dessiner un an après le terrible attentat qui a décimé la rédaction du journal satirique…

Anaëlle Grondin
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Le dessinateur nordiste Jean-Michel Delambre rend hommage à Charlie Hebdo.
Le dessinateur nordiste Jean-Michel Delambre rend hommage à Charlie Hebdo. — J-M. Delambre

Le 7 janvier 2015 a été un choc immense. Malgré les menaces qui pesaient sur les caricaturistes, jamais la dessinatrice tunisienne Nadia Khiari (Willis from Tunis) et ses confrères français Jean-Michel Delambre et Olivier Ranson, qui travaillent respectivement pour Le Canard Enchaîné et Le Parisien, n’imaginaient qu’un attentat vienne décimer la rédaction de Charlie Hebdo.

Ils reviennent tous les trois pour 20 Minutes sur ce jour noir et expliquent dans quel état d’esprit ils continuent à dessiner depuis un an.

Comment avez-vous réagi l’an dernier en apprenant ce qu’il s’était passé dans les locaux de Charlie Hebdo ?

Ranson : J’ai été sidéré, catastrophé, très ému car je connaissais tous les dessinateurs de l’équipe. Je connaissais les menaces mais je ne pouvais pas imaginer qu’une telle chose arriverait.

Delambre : Ça a été terrible. Je travaillais tous les mardis au Canard avec Cabu. On était amis. Je connaissais aussi Tignous, Wolinski. C’est toujours difficile d’en parler aujourd’hui. Je me sens orphelin. Ils avaient un talent irremplaçable.

Willis from Tunis : Les attentats de Charlie m’ont terrassée car j’y ai perdu un pote.

Votre manière de travailler a-t-elle changé depuis ce drame ? Imaginez-vous vos dessins différemment ?

Ranson : En 2007, j’avais apporté mon soutien à Charlie en disant qu’il fallait dessiner le prophète et qu’on en avait le droit, ce que je continue à défendre (…) L’islam est de plus en plus présent en France, dans la presse et l’actualité. A ce titre, ça fait partie de mes sources d’inspiration. Plus c’est mentionné, plus j’ai envie d’en parler.

Delambre : L’attentat n’a changé en rien ma façon de dessiner. Je me sens très proche de mes camarades et amis qui sont morts. Ce serait les renier que de modifier ma façon de travailler. Si c’est pour plaire à tout le monde, on change de métier. Le dessinateur n’est pas là pour faire un dessin consensuel. Comme le journaliste ne doit pas raconter ce que les gens veulent entendre. Mais Tignous, Wolinski ou Cabu n’ont jamais travaillé en voulant provoquer mais pour faire sourire.

Willis from Tunis : Je ne travaille pas autrement. Quand j’ai commencé à dessiner, je le faisais aussi pour continuer le combat de ceux qui ont été emprisonnés, torturés, qui sont morts pour la liberté en Tunisie. Donc je continue avec le même état d’esprit.

Avez-vous davantage peur pour votre vie au quotidien ?

Ranson : Ma famille a déjà été endeuillée par des attentats. J’ai un oncle qui a été tué lors de l’attentat de la rue des Rosiers en 1982. J’ai toujours vécu avec un sentiment digéré et maîtrisé d’insécurité.

Delambre : On a tous connu des menaces, des intimidations. J’ai fait des albums sur la Corse, par exemple. D’un jour à l’autre on vous fait comprendre que vous avez intérêt à vous calmer. Mais je n’ai jamais vraiment eu peur.

Willis from Tunis : Ici, en Tunisie, la violence fait partie de notre quotidien depuis quelques années. On ne s’y habitue jamais. Chaque tragédie me pousse à continuer à dessiner.