Unes sur le FN : «"La Voix du Nord" renoue avec la mission civique de la presse française»

INTERVIEW L'historien et spécialiste des médias Christian Delporte livre son analyse sur les Unes des quotidiens régionaux nordistes s'inquiétant d'une victoire de Marine Le Pen...

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Une femme lit la Une de «La Voix du Nord» du 30 novembre 2015.  AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN
Une femme lit la Une de «La Voix du Nord» du 30 novembre 2015. AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN — AFP

« La région a-t-elle vraiment besoin du Front national ? », s’interrogeait, en Une, Nord Eclair, lundi. « Pourquoi une victoire du FN nous inquiète », titrait, de son côté, La Voix du Nord. Ce mardi, le quotidien local insiste, toujours en première page : « Marine Le Pen et le FN ne sont pas ce qu’ils disent ». Ces prises de position sont loin d’être passées inaperçues. Marine Le Pen, tête de liste du Front national pour les régionales en Nord-Pas-de-Calais – Picardie, a réagi lundi en qualifiant la Une de La Voix du Nord de « profondément scandaleuse ». Christian Delporte, professeur d’histoire contemporaine et spécialiste des médias, remet en perspective, pour 20 Minutes, ces choix éditoriaux.

>> A lire ausso: La Voix du Nord contre le FN, acte II avec une revue de ses candidats

Est-ce que les Unes de « La Voix du Nord » et « Nord Eclair » vous ont surpris ?

Oui et non. Oui, car ce n’est pas dans la tradition de la presse quotidienne régionale (PQR) de prendre une position aussi claire, surtout en Une. Certains journaux ont pu prendre une position politique comme La Dépêche du Midi, titre lié à Jean-Michel Baylet [président du Parti radical de gauche] ou La Marseillaise, lié au Parti communiste, mais c’était lors d’élections nationales. En revanche, je ne suis pas surpris dans le sens où s’il y a une région qui risque de basculer dans l’escarcelle du FN, c’est bien Nord-Pas-de-Calais – Picardie.

 

Est-ce un signe que la prétendue « dédiabolisation » du FN par les médias n’est pas si concrète que cela ?

Il ne s’agit pas de diabolisation ou de dédiabolisation, mais de savoir ce que le FN représente sur l’échiquier politique et dans la vie publique. Ce que disent Nord Eclair et La Voix du Nord, c’est que le FN n’est pas un parti républicain comme on a l’habitude de les connaître mais qu’il représente un danger pour la région. Cela renvoie aux prises de position des journaux en 2002 à la veille du second tour de la présidentielle. Mais il y a une différence énorme car c’était une position de principe, symbolique, Jean-Marie Le Pen ayant très peu de chances d’être élu président. Or, tout ici indique que Marine Le Pen est en mesure de s’imposer au second tour des régionales.

Le rédacteur en chef de « La Voix du Nord » a affirmé que le journal était dans son rôle « d’informer et expliquer ». Vous êtes d’accord ?

La presse française s’inscrit dans une tradition d’éveil des consciences. L’information n’est pas neutre. Elle n’est jamais neutre, elle est là pour éclairer le lecteur. La Voix du Nord renoue avec cette mission civique. Ce n’est pas une position idéologique mais une façon de considérer que la presse a une mission de service public.

Marine Le Pen, elle, a qualifié le journal de « tract pour le Parti socialiste »…

Elle est dans son positionnement, dans la polémique. A chaque fois qu’on n’est pas d’accord, on accuse les médias de faire le jeu du concurrent.

Virginie Calmels, tête de liste du parti Les Républicains en Aquitaine – Poitou-Charentes, a dénoncé le supposé interventionnisme d’Alain Rousset – l’actuel président socialiste de la région Aquitaine, candidat à sa succession – du côté de « Sud Ouest ». Il lui est aussi reproché d’avoir fait huer le journal lors d’un meeting, ce qu’elle nie avoir fait. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

A droite, on l’a vu pendant la présidentielle de 2012, faire siffler les médias, ça marche toujours. C’est un vieux classique de dire, en campagne : « La presse est contre moi, manipulée par l’adversaire »… C’est donner beaucoup d’importance à Sud Ouest. Et c’est relativement méprisant à l’égard des lecteurs qui penseraient ce que l’on suppose que le journal voudrait leur faire penser. Les lecteurs, aujourd’hui, ne s’informent pas qu’avec la PQR.

Marine Le Pen a menacé de supprimer les subventions à « La Voix du Nord » [En réalité, ce journal ne reçoit aucune aide financière du Conseil régional] si elle est élue…

Quand la première réaction est de dire que l’on va supprimer les subventions, cela en dit long sur la manière dont on considère la liberté de la presse. Si elle est élue, Marine Le Pen devra représenter toutes les sensibilités de la région Nord-Pas-de-Calais – Picardie. L’information, ce n’est pas des nouvelles brutes. La presse n’est pas le porte-voix des partis. Elle est là pour éclairer, interpréter, pas pour retranscrire sous la dictée.

 

Selon vous, « La Voix du Nord » et « Nord Eclair » ont-ils pris un risque ?

Généralement, la presse quotidienne régionale est consensuelle car elle ne veut pas s’aliéner une partie du lectorat. La Voix du Nord et Nord Eclair prennent un risque car ils comptent certainement des électeurs du FN parmi leurs lecteurs. Le vrai risque, ils le prennent au nom d’une certaine idée de ce qu’est la presse. Le journalisme, ce n’est pas la voix de son maître. Ou alors il faut changer de métier. On peut aussi se demander pourquoi les journaux de Provence-Alpes-Côte d’Azur n’ont pas pris le même risque [la candidate FN, Marion Maréchal - Le Pen est susceptible de remporter les élections dans cette région]. On peut penser que la prudence est liée à la volonté de ne pas se priver d’une partie du lectorat.