Pourquoi Bolloré «casse tout» chez «Canal+»

MEDIAS L’actionnaire majoritaire de Vivendi coupe des têtes et s’empare de la ligne éditoriale de Canal+. Analyse d’une méthode de management à la hache…

Annabelle Laurent

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Vincent Bolloré le 9 septembre 2014
Vincent Bolloré le 9 septembre 2014 — MEIGNEUX/SIPA

«Je l’ai vu faire chez Havas [en 2004], au début il voulait tout casser. Et puis il a compris…». Invité mardi soir dans C à vous, Jacques Séguéla était tendre envers le nouveau patron de Canal +. L’arrivée tonitruante de Vincent Bolloré n’en finit pourtant plus de sidérer, depuis les quelques jours de panique générale autour du sort des Guignols, début juillet.

L’été fut meurtrier chez Canal +, et la rentrée l’est tout autant : Vincent Bolloré débarque la direction d’iTELE en une heure, aurait fait déprogrammer le documentaire Hollande-Sarkozy, critique une enquête trop à charge sur l’OM… Un management à la hache et une mainmise sur l’information et le divertissement.

Tout casser pour reconstruire ensuite comme il l’entend, «il a fait ça toute sa vie, c’est sa 10e boîte ! Il va comprendre ensuite», jurait sur France 5 Séguéla. Justement, comment comprendre la méthode du magnat breton de 63 ans au regard de son parcours ?

Manier la hache

Sa reprise en mains de Canal + est un raz-de-marée. Début juillet, Rodolphe Belmer (ex-directeur général du groupe) quitte l’entreprise ses cartons sous le bras sans avoir le temps de faire un tour des bureaux, comme le racontait l’enquête du Monde du 2 septembre. Le même sort est réservé aux autres. Bolloré désigne à leur place ses hommes de confiance, réorganise sa cour, inspire la crainte, alimentée par des rumeurs plus ou moins fondées sur son interventionnisme.

Sans sembler se soucier le moins du monde des éventuelles séquelles. «Il se situe bien au-dessus de toutes les conséquences potentielles!», s’exclame Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences Po Paris, auteure de Sauver les médias, qui poursuit : «Il a une confiance en lui extraordinaire. Il a réussi à prendre en quelques mois le contrôle de Vivendi [dont il n’est en réalité actionnaire qu’à 14,4 %], il arrive à racheter tout ce qu’il veut. Il n’a peur de rien».

«C’est l’héritier d’une dynastie, il n’a pas l’habitude d’avoir des contradicteurs. Ceux qui s’opposent, il les vire, avance l’économiste des médias Patrick Eveno. Et il croit qu’il peut, avec Canal, manier la hache de la même manière qu’avec ses autres entreprises».

«On l’a connu dans des secteurs beaucoup moins sensibles», ajoute Hervé Joly, historien spécialiste du patronat, qui souligne «une brutalité étonnante» dans la «gestion autoritaire d’une filiale qui a une tradition d’autonomie».

Le « final cut »

C’est que Bolloré se rêve en grand patron de presse. Et inutile de le comparer à Patrick Drahi, ou au trio Bergé-Niel-Pigasse, beaucoup moins interventionnistes, estime Christian Delporte, historien et spécialiste des médias. «Eux s’intéressent à ce que le titre rapporte. Bolloré, lui, raisonne comme un industriel: celui qui paie, décide».

«Sa puissance de frappe médiatique est incomparable à celle des autres, abonde Julia Cagé. Pour lui, un grand patron impose sa ligne éditoriale. Bolloré a toujours dit au public français: "Je vous emmerde"» L’économiste rappelle les mots adressés aux journalistes de La Tribune en 2007, quand il était question qu’il reprenne le journal. Il lançait alors: «Dans mes titres, j’ai toujours le “final cut”».

Son interventionnisme n’est une surprise pour personne. C’est lui qui début 2007 lançait Matin Plus, devenu Direct Matin, et dont plusieurs unes sur des présidents africains ont fait polémique, l’empire Bolloré étant très actif en Afrique. «Mais c’est d’autant plus violent qu’ici, il ne crée pas l’outil», souligne Christian Delporte, qui fait le parallèle avec le rachat du Figaro en 1975 par Robert Hersant. L’industriel «avait fait le ménage, imposé aux positions-clefs tous ses proches». Mais «depuis vingt ans, on avait un peu oublié ça.»

Une audition devant le CSA

Bolloré autoritaire ? Rien n’est surprenant si ce n’est «qu’on le laisse faire», estime Julia Cagé. «Ce n’est pas normal qu’on puisse censurer en France un documentaire».

Les soupçons de pression et de censure devraient être l’un des sujets abordés lors de la discussion de l’homme d’affaires avec le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, le 24 septembre. Bien qu’il s’agisse d’une audition programmée «de concert entre les deux parties», et non d’«une convocation», précise le CSA à 20 Minutes.

«On ne peut pas plier des médias à une stratégie éditoriale, estime Patrick Eveno. Sinon, on perd la clientèle». Aussi la sanction des téléspectateurs sera-t-elle cruciale: «Si les gens ne se désabonnent pas, il aura eu raison, conclut-il cyniquement. C’est la loi du marché.»