Journalistes tués en Virginie: «Montrer la mort est un choix éthique», selon l'historien Fabrice d'Almeïda

INTERVIEW L'historien Fabrice d'Almeïda analyse le choix qui s'est posé aux médias audiovisuels de diffuser ou non les images de la tuerie en Virginie et le relie à d'autres événements...

Lea Chauvel-levy

— 

Alison Parker et Adam Ward
Alison Parker et Adam Ward — WDBJ-TV7

Fallait-il ou non montrer les images des deux journalistes de la chaîne américaine WDBJ7 tués par balles en plein direct ? Pour l’historien Fabrice d’Almeïda, la question n’est pas nouvelle, juste un peu moins taboue, mais toujours aussi difficile à trancher…

La mort à l’écran de journalistes, comme ce mercredi 26 août, est-elle une chose inédite ?

Non, ce n’est pas la première fois que l’on voit des journalistes être attaqués et tués en direct. Il y a eu pendant la guerre du Vietnam des reporters tués pendant qu’ils travaillaient. En Thaïlande pendant un Coup d’état, on a pu voir un cameraman australien tué par balle tomber et être filmé par sa propre caméra au sol. Toutes ces images ont été diffusées par les journaux télévisés en Europe et ailleurs. Plus récemment, évidemment, on a vu les images des journalistes exécutés par Daesh ou Al-Qaida. Notamment Daniel Pearl qui a représenté un événement considérable. C’était je crois le premier en direct sur Internet. Et comme il était journaliste d’un grand journal (Wall Street journal) cela a eu un impact considérable.

>> A lire : Qui sont les deux journalistes abattues en plein direct ?

La représentation de la mort est-elle plus taboue aux Etats-Unis qu’en France ?

C’est une question de tabou mais une question de professionnalisme également. Les journalistes américains considèrent qu’ils ne doivent pas tout montrer car, aux heures de grande audience, ils risquent d’avoir un public mêlé, jeune notamment, donc il ne faut pas diffuser d’image qui puisse choquer. Il y a ainsi une tradition du journalisme américain qui est de ne pas montrer trop vite et n’importe comment les cadavres. C’est l’organisme de régulation (la FCC) qui a joué un rôle important dans la mise en place de cette doctrine, depuis les années 1950. Le contraste est surtout fort depuis les années 1990. Pourquoi ? Car il existe une chaîne Al Jazeera qui est absolument opposée à ce principe : elle soutient que les journalistes ont le devoir de montrer les morts et considère que de ne pas montrer tous les morts constitue même une faute grave.

Depuis les années 1990, le contraste est donc sidérant. Montrer les morts pour Al Jazeera, c’est faire de l’information. La chaîne ne se pose pas la question en termes de protection de la sensibilité du spectateur. Elle affirme que de ne pas afficher les morts, revient à une forme de censure. En France, la diffusion de la mort en direct par France 3 de la petite Omeyra Sanchez lors d’un glissement de terrain en Colombie en 1985 avait fait scandale. Pendant trois jours, les caméras ont filmé cette petite fille prise dans les décombres de sa maison jusqu’à sa mort. A partir de là, les rédactions européennes ont fait du cas par cas et se sont mises à diffuser les images de la mort dès lors qu’il y a un « plus informatif ». On a eu le même débat le 8 janvier dernier, autour de la mort des policiers, dont celui achevé par les frères Kouachi. Montrer ces morts-là, était-ce une info ou non ? Fallait-il flouter les visages ? Et surtout ceux des victimes ? Ces questions rejoignent celles que l’on se pose à chaque guerre à propos des soldats morts qui pourraient être vus avant que les familles soient prévenues.

Sur la responsabilité des médias : diffuser la vidéo des deux journalistes tués avait-il un intérêt ?

L’argument qui consiste à dire « comme la vidéo est déjà disponible sur internet, alors la télévision peut faire ce qu’elle veut » est assez faux. La télévision reste le média de masse dominant. Une bonne partie de la population ne verra pas les images si on ne lui montre pas à la télévision. La diffusion des images par la télévision n’est donc pas anodine. Et je pense que dans certains cas, c’est fondamental de voir ces images. Cela peut paraître paradoxal, oui il y a le respect des familles, ainsi que la sensibilité des spectateurs, mais il y a aussi la réalité de ce qu’ont subi les victimes. C’est donc une forme d’information visuelle mais aussi une reconnaissance de la violence subie. Parfois, on peut même imaginer que c’est une façon de rendre hommage aux morts. La question reste surtout de savoir si cela n’attente pas à la dignité des personnes. S’il y a une dimension informative, alors il faut diffuser. C’est un choix éthique que chaque chaîne doit faire au cas par cas.