Frères Kouachi dans «Paris Match»: les photos de cadavres sont «l’ultime tabou de la presse»

PHOTO L’hebdomadaire «Paris Match» publie un cliché des cadavres des frères Kouachi…

Benjamin Chapon

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Un tireur d'élite de la gendarmerie en place sur un toit de la zone industrielle de Dammartin-en-Goële
Un tireur d'élite de la gendarmerie en place sur un toit de la zone industrielle de Dammartin-en-Goële — Christophe Ena/AP/SIPA

Paris Match publie, dans son édition du vendredi 20 mars 2015, une photo des cadavres des frères Kouachi, auteurs de l’attaque terroriste contre Charlie Hebdo qui a fait sept morts le 7 janvier 2015 à Paris. Olivier Royant, directeur de la rédaction de l’hebdomadaire, a estimé qu’il s’agissait «d’un document pour l'histoire». Jeudi matin, le journal arabophone tunisien Akher Khabar a publié une photo des corps des deux terroristes qui ont fait 19 morts dans l’attaque du musée du Bardo mercredi 18 mars à Tunis.

Ces deux publications créent la polémique sur l’opportunité de montrer des photos jugées choquantes, voire offensantes pour les familles des victimes des terroristes. Pour Clément Chéroux, conservateur au Musée d’art moderne, «montrer la mort est l’ultime tabou. Mais comme tous les tabous, il a été franchi il y a bien longtemps, dans la presse du 19e siècle, mais probablement même auparavant.» Dans le cadre de l’exposition Paparazzi! au Centre Pompidou Metz, le conservateur avait par exemple sélectionné une photo de Bismark sur son lit de mort, parue dans plusieurs journaux en 1898.

La catharsis par l’image

Pour l’historien des images, William Heroy, «montrer la mort est nécessaire pour éclairer les consciences. Si la presse couvre les attentats ou les grands conflits sans montrer de cadavres, elle ne tient pas son rôle. Lors de la guerre du Vietnam, les photos de victimes ont influencé la réalité du conflit. Lors des attentats du 11 Septembre 2001, un consensus national voulait qu’on ne montre aucune  victime. C’était une erreur.»

La psychologue américaine Roxane Cohen Silver va dans le même sens quand elle écrit, dix ans après les attentats, dans le New York Times, que «les Américains sont encore dans le déni à cause d’une version fantasmée des attentats. Il a manqué une catharsis qui passe »

Faire beau avec du laid

Néanmoins, de nombreux titres de presse refusent encore de montrer des photos de cadavres par respect pour les familles de victimes ou pour ne pas choquer les plus jeunes lecteurs, par exemple. Parmi les reproches faits à Paris Match pour sa publication d’une photo des corps de frères Kouachi, l’historien des médias Gilles Raymond pointe l’usage du noir et blanc et un cadrage «qui donnent une portée dramatique au cliché».

«Les photos les plus trash sont acceptables si elles sont moches, estimait Pascal Rostain lors de l’inauguration de l’exposition Paparazzi! au Centre Pompidou Metz. Les photos de faits divers esthétisantes, je trouve ça gerbant.» Le photographe Sebastiao Salgado au contraire expliquait récemment, pour l’inauguration de son exposition Genesis à Paris que «le témoignage du photographe doit porter une dimension artistique, pour atteindre une universalité, pour parler à tous. Même pour les réalités les plus laides et les plus sordides. Surtout celles-là.»