«Charlie Hebdo»: «C’est le plus gros tirage depuis la mort de de Gaulle»

INTERVIEW Avec cinq millions d’exemplaires, le numéro de «Charlie Hebdo» bat de loin le record de tirage de l'histoire de la presse d’information française… 

Annabelle Laurent

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La Une de Charlie Hebdo le 14 janvier 2015
La Une de Charlie Hebdo le 14 janvier 2015 — Joël Saget AFP

Charlie Hebdo est épuisé. Des «livraisons complémentaires» sont attendues cet après-midi. «On n’a jamais vu ça», témoignent les kiosquiers. Si ce n'est pas bien sûr le plus gros tirage du monde (certains journaux chinois et japonais dépassent tous les jours les millions), c'est en effet le plus important de l'histoire de la presse d'information française. «C’est tout à fait exceptionnel et à la hauteur du drame. On peut penser que ça ne se reproduira plus», explique à 20 Minutes Patrick Eveno, historien de la presse française. 

>> Par ici, notre reportage dans les kiosques ce mercredi matin 

A quel moment le record de tirage a-t-il été battu?

Il l'était dès les trois millions, pour la presse d'information française. A 5 millions, c’est encore plus exceptionnel. En gros, on compte multiplier par 100 les ventes de Charlie par rapport aux semaines précédentes. Cette multiplication des ventes est sans comparaison. En novembre 1970, le jour de la mort de de Gaulle, France Soir tire à 2,2 millions, mais ils tiraient d’habitude à 700.000, donc c’est trois fois plus seulement. Même chose pour Le Monde le 11 septembre 2001: ils tirent à 1,15 million, mais ce n’est que deux fois et demi ce qu’ils tiraient d’habitude.

Le record de tirage avait donc été atteint le jour de la mort de de Gaulle?

Jusqu’à présent oui, avec 2,2 millions (2.264.000 exactement). Ensuite, il y a un autre phénomène: en 1938-39, Paris Soir tirait à 2 millions d’exemplaires fréquemment. Et le 11 novembre 1918, Le Petit Parisien tire à deux millions d'exemplaires.

Et pour la presse magazine?

Dans les années 1970, Télé 7 jours tirait à 7 millions d’exemplaires. Certains suppléments de journaux comme Version Femina sont tirés à 3 ou 4 millions chaque semaine. Mais les imprimeurs de magazines et de presse d’information ne sont pas du tout les mêmes. Les programmes télé sont programmés des semaines à l’avance. On peut prévoir, programmer, c’est une véritable organisation industrielle. Là, c’est un journal fait en quelques jours! Il y a une mutualisation de toutes les imprimeries de presse, de tous les moyens.

Si on remonte avant 1918, le million avait-il déjà été atteint?

L’apogée de la presse française se situe autour des années 1900-1920, c’est là qu’il y a les plus gros moyens. Avant 1900, la presse se développe, et le premier à atteindre le million, c’est le Petit journal en 1890, rejoint par Le Petit Parisien qui dans les années 1905-1910 avait pour sous-titre «le plus fort tirage des journaux du monde», ce qui était le cas. Il tirait ensuite chaque jour autour de 1,5 million. 

A chaque fois que les records ont été battus, c’était en temps de guerre, ou lors d'une catastrophe. Les gens se précipitent en kiosque pour archiver un numéro historique?

C’est un peu pour archiver, mais la presse papier permet surtout de se réunir. A la victoire du 11 novembre 1918, c’était la communion des Français. A la mort du général de Gaulle c’était plus clivant, mais c’était une France qui disparaissait. C’est là où on voit l’importance du lien social créé par le papier, qui circule de mains en mains.