Attaque à «Charlie Hebdo»: Non, les dessinateurs de presse ne baisseront pas le crayon

PRESSE Cabu, Tignous, Honoré, Wolinski et Charb ont été assassinés pour des dessins, alors quel avenir pour la caricature?...

Anne Demoulin

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Le dessinateur Cabu dans son bureau.
Le dessinateur Cabu dans son bureau. — LARTIGE CHRISTOPHE/SIPA

«Parfois le rire s’étrangle, mais c’est notre seule arme, l’humour», disait Cabu. Les dessinateurs du monde entier ont pris leurs crayons pour saluer leurs confrères et défendre la liberté de la presse après les meurtres des pointures qu'étaient Cabu, Charb, Wolinski, Tignous et Honoré. «Le dessinateur de presse fait face en France depuis mercredi à un nouveau risque, celui de mourir», estime Jean-François Batellier. Alors, quel avenir pour le dessin satirique après l’attentat perpétré contre Charlie Hebdo?

«Si on doit risquer notre peau pour faire notre métier, on le fera»

«C’est un 11-Septembre culturel», poursuit le dessinateur de presse, qui a notamment travaillé pour Hara Kiri et le Canard enchaîné. «Cet attentat n’est pas juste une attaque contre Charlie Hebdo. Ce qui est en jeu, c’est la lutte entre deux visions du monde», estime le caricaturiste tunisien Z, connu pour son blog créé avant la chute de Ben Ali.

La liberté d’expression est en jeu et la ligne esquissée par les dessinateurs est claire: «Le dessin de presse, c’est ma vie, et je ne peux pas vivre sans. Si on doit risquer notre peau pour faire notre métier, on le fera», clame Jean-François Batellier. «J’espère que les dessinateurs satiriques ne vont pas réfléchir à deux fois avant de reprendre le crayon», confie le trublion Z, qui a déjà reçu des menaces de mort.

En Tunisie, le ministère des Affaires religieuses a, dans un communiqué, dénoncé l’attentat contre Charlie Hebdo, mais a lancé un appel aux médias pour éviter de porter atteinte au sacré. «Il y a une sorte d’intériorisation du tabou religieux en Tunisie, qui conduit à une forme d’autocensure», déplore Z. Il a choisi quant à lui de continuer à «transgresser» car «s’arrêter serait une manière de donner raison aux terroristes».

«Le dessin de presse est un secteur sinistré»

La mort des dessinateurs de Charlie Hebdo met aussi en lumière la lente agonie de la presse satirique et du dessin de presse. «Derrière cet attentat, il y a un métier difficile. La presse est de moins en moins ouverte aux dessins d’humour. La tradition française de la satire, qui date de L’assiette au beurre, a bien fondu. Les albums de dessins d’humour ne se vendent plus», note Jacques Glénat, fondateur des éditions Glénat. Et quand un album d’Astérix se vend à 1 million d’exemplaires, une star comme Plantu vend tous juste 50.000 exemplaires.

«C’est un secteur sinistré. Le dessin de presse n’est pas en crise, mais il y a une crise du support. Il n’y a plus de presse pour l’accueillir», estime Jean-François Batellier. «La relève, on la voit sur Facebook, mais la question qui se pose, avec quel modèle économique? Le carnet de commandes est vide!» déplore encore ce dernier.

«Cabu, Tignous, Honoré, Wolinski et Charb s’en sont allés. Mais nous sommes légion»

«Il ne faut plus que Charlie Hebdo ait le monopole de la provocation, il faut de nouveaux Charlie Hebdo», estime Z. «Un dessin de presse, ça se lit. Peu à peu, la nouvelle génération perd cette culture et les codes pour le faire», alerte Jean-François Batellier. «Le monde de l’édition et celui de la presse doivent se réveiller», estime Jacques Glénat.

Le dessin de presse souffre d’une désaffection du public. «Cette funeste histoire doit faire prendre conscience que le dessin de presse est nécessaire et doit être défendu», espère Z.  Le monde des dessinateurs de presse entre en résistance. «J’entends parler d’initiatives, d’actions communes, de collectifs. C’est le début de la mobilisation, d’une nouvelle dynamique», se réjouit Z. StreetPress va désormais proposer chaque semaine un dessin de presse à ses lecteurs : «A notre petite échelle, nous voulons contribuer à faire émerger la nouvelle génération des dessinateurs de presse. Cabu, Tignous, Honoré, Wolinski et Charb s’en sont allés. Mais nous sommes légion».  Une légion, avec pour seule arme contre la bêtise humaine, des crayons.