Philippe Pujol, prix Albert Londres 2014: «Je suis l’anti-Zemmour dans mon écriture»

JOURNALISME «French Deconnection», sur le trafic de drogue à Marseille, sort ce lundi en librairie. Ce recueil d’articles a permis au journaliste de gagner le prestigieux prix Albert Londres…

Joel Metreau
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Philippe Pujol, le 12 mai 2014, à Bordeaux.
Philippe Pujol, le 12 mai 2014, à Bordeaux. — SERGE POUZET/SIPA

C’est la revanche du «petit» localier. En mai dernier, Philippe Pujol, 39 ans, recevait le prix Albert Londres, la récompense la plus convoitée des journalistes français, pour une série d’articles publiés dans La Marseillaise. Ce lundi, ces articles sur le trafic de drogue dans la cité phocéenne sortent réunis dans l’ouvrage French Deconnection (Robert Laffont, 15 euros). «Je suis l’anti-Zemmour dans mon écriture, ironise Philippe Pujol, je n’ai pas du tout une approche ethnique ou raciale de la délinquance mais plutôt sociale et économique.»

Les rouages du trafic de drogue…

Philippe Pujol connaît bien le sujet. Il est aussi un «enfant des cités, venu du quartier de Saint-Mauront, à Marseille», comme il le raconte à 20 Minutes. Pour ces articles, il est parti à la rencontre des dealers. «J’avais envie d’aller plus loin que les petits guetteurs, en passant par les mamans», explique-t-il. Peu à peu, avec de la patience, il se rend quotidiennement auprès des trafiquants, «mais pas longtemps, de deux à cinq minutes. Avec eux la confiance n’est jamais gagnée…» Ce qui lui fait rapporter avec minutie la description des rouages du trafic, ses causes et ses conséquences. «Je veux essayer de montrer le phénomène en étant sur le terrain, et pas par raisonnement intellectuel», insiste le journaliste.

«L’objectivité, c’est un mensonge»

En préface de French Deconnection, Annick Cojean, grand reporter au Monde et présidente de l’association du prix Albert Londres, le qualifie d’«aventurier» et pointe sa «subjectivité… honnête». Que veut-elle dire? Philippe Pujol interprète: «Je ne crois pas du tout à l’objectivité dans ce métier. Quand quelque chose est stéréotypé, on dit que c’est objectif.» Et de tracer un parallèle avec le travail du photographe. «De l'endroit où il se place, il ne voit pas la même chose, ce ne sera pas le même angle.» Une diversité de points de vue, donc, qui fait que le journaliste est d’autant plus «attaché à la pluralité de la presse». « Je crois par exemple à la subjectivité honnête du Figaro. Tout le monde à sa place, l’objectivité est un mensonge».

Philippe Pujol, lui, s’est posé sur le même plan que ceux sur lesquels il écrit, dealers et victimes du trafic. Ce qui rend ses articles bouillonnants de vie et d’acuité. Mais pour lui, Marseille n’est qu’un exemple de ce qui se reproduit à l’échelle mondiale quand la misère, la désindustrialisation et l’immigration se confondent. D’après ses observations, le cannabis devrait être légalisé, «la guerre contre la drogue est perdue d’avance». «Mais la légalisation seule serait un échec, précise-t-il. Les ghettos doivent s’ouvrir et s’accompagner d’emplois.» Entre-temps, Philippe Pujol a perdu le sien, après un licenciement économique, cet été, à La Marseillaise. Une injuste récompense pour un beau prix Albert Londres.