«Libération»: Laurent Joffrin et les dirigeants justifient leur plan drastique

PRESSE Laurent Joffrin, Pierre Fraidenraich et François Moulias, les dirgeants de «Libération» détaillent les raisons de la suppression d'un tiers des effectifs du journal...

Alice Coffin

— 

Laurent Joffrin en 2012
Laurent Joffrin en 2012 — AFP

Le rendez-vous avait été pris par l’Association des journalistes médias au mois de juillet. Laurent Joffrin, le directeur de la rédaction et Pierre Fraindenraich, le directeur opérationnel, devaient venir mardi 15 septembre parler de l’avenir du journal Libération secoué depuis plusieurs mois par une crise. Hasard du calendrier, lundi 15 septembre, la direction a annoncé la suppression de 93 postes, près d’un tiers des effectifs. Un plan qualifié par le SNJ, syndicat national des journalistes, de «Big bang meurtrier» et de «véritable destruction d’un quotidien historique». Accompagnés de François Moulias, président du directoire, les dirigeants de Libération ont tenté de faire passer un autre message et de justifier cette drastique réduction de la rédaction.

«Avec 130 journalistes, on fera un bon journal»

La rédaction compte actuellement 180 journalistes. Il y en aura 50 de moins après le plan. Ceux qui se résolvent à un départ volontaire se voient allouer une prime de 12.000 euros s’ils se manifestent avant fin septembre. Leur nombre n’a pas été jugé suffisant jusqu’ici par la direction, d’où ce plan. «Depuis hier cela s’accélère, a observé François Moulias. Nous en sommes à 12 départs actés et une vingtaine de personnes se sont manifestées». Les autres départs seront contraints. «Il faut démontrer notre capacité à faire un journal à moindres frais, a insisté Laurent Joffrin. Nos actionnaires ne veulent pas devenir propriétaires du tonneau des Danaïdes».

Solder les comptes du passé

«Il n’y aura plus d’insultes», assure Laurent Joffrin. Dirigeants et journalistes échangent, de fait, depuis plusieurs mois de manière musclée. La rubrique Nous sommes un journal en dresse la chronique. C'est elle, entre autres, qui est visée par la nouvelle clause de non-dénigrement accolée aux contrats. «On demande juste le respect du code du travail, explique François Moulias.» «Vous trouvez que c’est normal de m’affubler de sobriquets?» renchérit Pierre Fraidenraich. 

Autres règlements de comptes, ceux avec les prédécesseurs. «On a découvert avec consternation, avec effroi, la situation», précise Pierre Fraidenraich.

Web first

Outre ce plan de licenciements, et les nouveaux avenants à signer dans les contrats de travail, il est aussi fixé différents objectifs à la rédaction. «Nous allons totalement changer notre système de production web, a expliqué Laurent Joffrin. Nous allons tout mettre en ligne désormais, c’est cela la nouveauté. Aujourd’hui les gens sont mobilisés par la confection du journal papier. On passe au digital first. On ira chercher le contenu du quotidien à partir de ce qui sera sur le site. Nous déplaçons notre force de fabrication sur le numérique». Une orientation décrite comme nouvelle pour la presse française par Laurent Joffrin. En réalité elle a déjà été mise en place par plusieurs rédactions sous le nom de reverse publishing. 

Encore un journal de gauche?

«On sera toujours le quotidien de gauche du matin», a affirmé Laurent Joffrin. Le directeur de la rédaction a estimé que le nombre de plus en plus faible de lecteurs s’expliquait par d’autres évolutions historiques. «Dans les années 80, Serge July parlait d’une ligne "libérale – libertaire", contre l’autorité, les normes. La génération 68 se réconciliait avec l'économie de marché. Mais le monde a changé, il n’est plus libéral – libertaire. Il a besoin de régulation en économie, de règles dans la société. Le cœur de l’idéologie du journal s’est retrouvé décalé. Il faut qu’on s’adapte à l’évolution de la société». Une évolution que la direction souhaite aussi voir appliquer au sein du journal, insistant sur la nécessité que Libération fonctionne selon des modalités «pragmatiques» propres aux entreprises.