«Le danger à la moindre sortie»

©2006 20 minutes

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Paul Moreira

Grand reporter

Ce soir à 22 h 35 sur Canal+ votre film L'Agonie d'une nation décrit le chaos irakien. Quelles furent vos conditions de tournage ?

J'ai passé tout le mois de novembre 2006 en Irak. Les conditions étaient beaucoup plus rudes que lors de mon dernier voyage, en 2004. Je n'ai pas pris l'option de l'« embedded journalism », avec l'armée américaine. Pour donner le point de vue de la population, je me suis fondu dans la masse. Je me suis laissé pousser la barbe, je me suis habillé à l'irakienne, et je sortais avec des gardes du corps irakiens armés, le plus discrètement possible. Dehors, le risque d'enlèvement ou d'attentat est tel que vous ne pouvez pas rester plus de vingt minutes au même endroit. Les milices sont infiltrées partout, y compris dans la police d'Etat.

L'envie de témoigner des Irakiens semble intacte.

La plupart ont l'impression d'être dans un puits au fond duquel personne ne regarde jamais. C'est ainsi que j'ai pu interviewer un médecin bagdadi, ou une famille directement menacée par Al-Qaida. Ils ont eu le courage de parler pour appeler à l'aide, peut-être dans l'espoir que telle ou telle ONG les aiderait à quitter le pays. Depuis 2003, des centaines de milliers de civils se sont fait tuer. Dans nos médias, c'est le trou noir : personne ne prend ces victimes en compte, même si on entend parler tous les soirs de l'Irak au JT.

Ce sont ces « nouvelles censures » dénoncées dans votre livre * ?

La nouveauté, c'est que la censure proprement dite, la mise à la trappe d'infos, c'est fini. Les « spins doctors » – conseillers en communication – ont compris qu'aujourd'hui, une info finit toujours par sortir. Du coup, ils détournent l'attention.

Par exemple ?

J'ai fait une enquête sur des salariés en grève de Mc Do. Un jour, les communicants du groupe débarquent dans notre bureau pour nous convaincre que les dits salariés piquent dans la caisse. De l'intox ! Autre exemple édifiant, l'histoire de la conseillère du gouvernement britannique Jo Moore. Le 11 Septembre 2001, elle envoie un mail au ministère des Transports : « C'est une excellente journée pour sortir tout ce que nous voulons enterrer. Les dépenses des conseillers par exemple ? ».

C.Q.F.D.

Recueilli par Raphaëlle Baillot

* Les Nouvelles Censures, éd. Robert Laffont