Pourquoi certains médias parlent de «tireur fou»?

Anaëlle Grondin

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Capture d'écran de l'émission «C à vous» sur France 5.
Capture d'écran de l'émission «C à vous» sur France 5. — CAPTURE D'ECRAN/20MINUTES.FR

«Tireur fou: son arme se serait enrayée à BFM TV», «Paris: le tireur fou reste introuvable», «Tireur fou: un climat qui dégénère»… L'homme soupçonné d'avoir ouvert le feu à Libération puis sur une banque de la Défense lundi n’a pas encore été arrêté ni identifié par les forces de l’ordre ce mardi, qui peinent donc encore à cerner les motivations de cet homme. L’ancien coordonnateur national du renseignement Ange Mancini l’a confirmé ce matin sur Europe 1: «C'est quelqu'un dont on ignore totalement les motivations! Elles peuvent être diverses: peut-être un déséquilibre, un terroriste, quelqu'un qui a une rancune contre telle ou telle institution, média, banque...». François Molins,  le procureur de la République, a par ailleurs déclaré en être «au tout début des investigations». La prudence est donc de mise.

«Un procédé classique dans le traitement du fait divers» 

Et pourtant, le «tireur de Libération», qualifié de «véritable danger» par Manuel Valls,  est devenu le «tireur fou» dès lundi après-midi sur les sites de plusieurs grands médias, puis ce mardi matin dans les journaux. Le Parisien, par exemple, a titré «La cavale du tireur fou» dans son édition du jour. «Le fait de donner ce qualificatif tout de suite me paraît excessif dans la mesure où on ne sait pas qui est cet individu, mais hélas, c’est un procédé assez classique dans le traitement du fait divers, réagit Jean-Marie Charon, sociologue des médias. C’est certainement un raccourci face à un comportement qui peut paraître irrationnel».

François Jost, analyste des médias, tique également: «A partir de la fin de l’après-midi, quand tout le monde a été déçu que le tireur ne soit pas attrapé et qu’on a commencé à chercher des interprétations et des symboles, on est tombé sur des stéréotypes. Je pense que c’est une interprétation de la réalité. Le tireur fou est peut-être une hypothèse mais elle n'est pas la seule.» Il regrette d’ailleurs que le Nouvel Obs ait utilisé cette expression pour titrer sa contribution sur Le Plus au sujet de l’affaire.

«On est face à quelque chose de très inhabituel»

20 Minutes a appelé Le Parisien pour savoir pourquoi le journal avait choisi d’utiliser «tireur fou» pour qualifier l'individu en fuite. Plusieurs journalistes ont indiqué que c’était un choix éditorial qui ne leur appartenait pas, nous redirigeant vers les responsables de la titraille et la direction de la rédaction. Une responsable du quotidien a même assuré que les articles n’employaient pas cette expression, alors qu’elle apparaît clairement dans le quotidien du jour et sur son site Internet.

Le rédacteur en chef du journal, Stéphane Albouy, a fini par nous répondre: «On n'est pas dans un cadre classique d’homicide, de règlement de compte. On est face à quelque chose de très inhabituel», indique-t-il avant de préciser: «Ce n’est pas revendiqué comme un terme médical». Pour lui, «une manchette ou un titre sert aussi à qualifier le ressenti qu’on a par rapport aux faits qui sont commis.  Et "tireur fou" résume ce qu’on ressent face à la façon dont ce type procède». Utilisée quasi-systématiquement sur le site du quotidien, l'expression a toutefois disparu du parisien.fr depuis.

«Personne ne sait comment appeler» le tireur

Même si l'expression n'est pas utilisée en titraille sur son site, le rédacteur en chef adjoint du Huffington Post Alexandre Phalippou admet de son côté qu’il «s’est posé la question» au sujet du «tireur fou».  «Personne ne sait comment l’appeler, souligne-t-il. Pour le coup on ne pouvait pas parler de tireur de masse car il a tiré sur une seule personne et "tireur parisien" ça ne le définit pas suffisamment. On aurait pu laisser le tireur de Libération, sauf qu’il y a eu ensuite un lien avec ce qui s’est passé chez BFM.» Pendant notre entretien, l’AFP publiait une dépêche indiquant que le tireur avait «un comportement plus rationnel qu'il n'y paraît au premier abord, selon un criminologue et un expert-psychiatre». Le rédacteur en chef adjoint du Huffington Post admet qu’il y a «peut-être» là une contradiction avec l’expression «tireur fou».  

Mais Alexandre Phalippou insiste comme Stéphane Albouy du Parisien: le terme n’est pas «un avis médical». «Fou qualifie plus l’acte que le tireur», explique-t-il. S’il reconnaît l’expression «non neutre» journalistiquement parlant, il souligne: «Le tireur ne porte pas de masque, il ne prend aucune précaution, il revient au centre de Paris alors qu’il est recherché. Il a un côté incontrôlable, on ne sait pas s’il va frapper encore. Je trouve que ça qualifie bien la situation actuelle.»