Polémique sur «ELLE»: «On a toujours reproché à la presse féminine son traitement des sujets sociétaux»

INTERVIEW Un défenseur de la presse féminine analyse les polémiques dont «ELLE» a fait l'objet ces derniers mois…

Annabelle Laurent

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Magazines féminins
Magazines féminins — FRANK PERRY / AFP

Dans son dernier numéro, ELLE nous apprend les bienfaits d’une aventure lesbienne: davantage de «crédibilité swag» et la possibilité de parler vernis. La réponse du magazine à l’indignation générale? C’était de l’humour! «L’ironie, l’alternance entre les sujets légers et lourds, c’est depuis le départ la marque de fabrique des titres de presse féminine qui se veulent plus "intelligents", comme ELLE. Mais c’est aussi un cocktail explosif», estime Vincent Soulier, maître de conférences associé au Celsa et auteur de Presse féminine, puissance frivole (L'Archipel, 2008).

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«Je ne dis pas qu’il n’y a pas de maladresses, mais j’ai tendance à prendre du recul, poursuit-il, d’autant qu’il y a aujourd’hui une pression du politiquement correct qui fait qu’il est de plus en plus difficile d’être léger. Certains articles de la presse féminine des années 1980 ne pourraient plus paraître aujourd’hui.»

«L’outrecuidance de porter un regard sur la vie de la cité»

Convaincu que la presse féminine a «beaucoup participé à l’émancipation féminine», Vincent Soulier a également dirigé le marketing du Groupe Marie Claire de 2000 à 2007. «Je me demande s’il n’y a pas une sorte de "bashing" vis-à-vis de ELLE», poursuit-il. «Bashing» dû, selon lui, à un paradoxe qui touche la presse féminine depuis ses débuts: «Dès qu’elle parle de sujets de société, c’est la volée de bois vert, on lui reproche de ne pas rester dans son champ. Et en même temps, on l’accuse de véhiculer une image consumériste de la femme, uniquement préoccupée par son apparence.»

Le magazine ELLE est d’autant plus concerné qu’il s’est voulu, dès sa création en 1945, un journal mêlé aux questions de société. «Quand Hélène Gordon-Lazareff crée le journal en 1945, c’est clairement dans l’idée d’éclairer le débat public, alors que les femmes ont obtenu le droit de vote. A l’époque, toute une frange de l’intelligentsia trouve insupportable que les magazines féminins puissent prendre position sur des sujets sociétaux. Comment pouvaient-ils avoir l’outrecuidance de porter un regard sur la vie de la cité?», explique Vincent Soulier. «C’est un peu l’idée aujourd’hui. Et parce que c’est ELLE, un journal plus intello, on lui pardonne encore moins», conclut le spécialiste.