Caricatures de Mahomet: «Toute plainte déposée contre “Charlie Hebdo” serait déboutée»

INTERVIEW Michel Friedman, spécialiste du droit de la presse, rappelle la solidité du droit à la liberté d'expression dans la loi française...

Propos recueillis par Annabelle Laurent

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Charb, le directeur de la publication de Charlie Hebdo, avec le numéro polémique. 
Charb, le directeur de la publication de Charlie Hebdo, avec le numéro polémique.  — FRED DUFOUR / AFP

En dévoilant plusieurs caricatures dans lesquelles Mahomet apparaît dans des positions «osées», Charlie Hebdo est-il allé trop loin? Déjà en 2006, le journal avait publié des caricatures du prophète en soutien au quotidien danois Jyllands-Posten. Poursuivi en justice, Philippe Val, alors directeur de la rédaction, avait été relaxé en 2008. L’affaire de ce numéro est-elle différente? Eclairage de Michel Friedman, spécialiste du droit de la presse, auteur notamment de Libertés et responsabilités des journalistes et des auteurs.

Une éventuelle plainte pourrait-elle aboutir?

Je pense d’abord que l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) ou les représentants du culte ne porteront pas plainte, tant leur chance de la voir aboutir est faible. Comme la jurisprudence française reconnaît ce qu’on appelle «le droit à l’humour», toute plainte déposée aboutirait selon moi à une relaxe. Car il faudrait démontrer que ce numéro de Charlie Hebdo est une «provocation à la haine raciale», réprimée par la loi du 29 juillet 1881, alors que c’est plutôt une provocation à la rigolade! Je ne vois vraiment pas comment un juge pourrait considérer qu’il s’agit là d’encourager à haïr tous les musulmans. Je pense donc qu’une éventuelle plainte serait déboutée en première instance, et si je me trompe, qu’elle déboucherait ensuite sur une relaxe en appel, et si je me trompe encore, que la Cour de Cassation confirmerait finalement le droit à la liberté d’expression!

Ces caricatures sont publiées dans un contexte très tendu. Ce contexte ne peut-il pas avoir une influence?

Le contexte serait évidemment pris en compte, comme c’est le cas dès que l’on juge quelque chose qui a caractère d’injure ou de diffamation. C’est sûr qu’on peut dire que Charlie Hebdo attire des ennuis à la France… Mais inversement, Charlie fait usage de la liberté d’expression.

Certains parlent de «blasphème»…

Le blasphème n’existe pas dans le Code pénal français. «Dieu merci!» si j’ose dire! Il y a un certain nombre de gens qui souhaitent le rétablir en France, et il y a d’ailleurs, dans d’autres pays européens, des lois qui interdisent ou répriment le blasphème. Si le numéro de Charlie Hebdo accusait un musulman précis dans cette histoire, il pourrait y avoir une condamnation, mais ici ce n’est pas du tout le cas. Il faut enfin rappeler que Charlie Hebdo ne manque pas une occasion de se moquer des autres religions.