Marseille : Rodolphe Saadé, nouveau propriétaire de « La Provence », est « un héritier qui réussit »

Portrait Le discret milliardaire et patron de CMA-CGM, Rodolphe Saadé, rachète le quotidien « La Provence ». Son nom est également cité pour le rachat de M6

Caroline Delabroy
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Rodolphe Saadé succède à son père à la tête du groupe familial en 2017
Rodolphe Saadé succède à son père à la tête du groupe familial en 2017 — AFP
  • Rodolphe Saadé, 52 ans, est aussi riche que quasi-inconnu du grand public. Cet héritier, formé à la dure, a gravi tous les échelons avant de prendre la tête du groupe créé à Marseille en 1978 par son père Jacques Saadé.
  • Troisième armateur mondial, qui s’illustre aussi dans la logistique, CMA-CGM est aussi le premier employeur privé de la ville de Marseille et bientôt le propriétaire du quotidien régional La Provence. Il a des appétits aussi pour M6.

Sur la grande mappemonde, le commandant suit la progression de l’ouragan Ian. « Les navires sont tous en train de fuir. » Au 12e étage de la tour CMA-CGM, à Marseille, le « fleet center » supervise, à la manière d’une tour de contrôle, les 588 navires de la compagnie actuellement en mer. Installé à deux pas de la cellule de crise, activée en cas de piraterie en mer, tempêtes ou autres événements impactant le transport maritime, le lieu, très cinématographique, a reçu la visite d’Emmanuel Macron. C’était en septembre 2021, soit un an environ avant que se scelle, dans son avion présidentiel entre Paris et Alger, l’accord pour le rachat de La Provence que se disputent Xavier Niel (Free) et Rodolphe Saadé (CMA-CGM). Difficile d'imaginer plus opposés que ces deux grands patrons, tant l’un aime la lumière, l’autre la discrétion.

« C’est un peu un non-événement pour nous. » Selon ce syndicaliste chez la CMA-CGM, le rachat du journal régional, entériné vendredi par le tribunal de commerce de Bobigny, ne va pas vraiment agiter les conversations au sein des bureaux ou au « café connecté », installé près de la cantine (le groupe emploie à Marseille près de 2.900 salariés, ce qui en fait le premier employeur privé de la ville). « Cela nous a été présenté en CSE comme une opportunité, on nous a montré la partie préservation de l’emploi, raconte-t-il. Cela fait partie de l’implantation de l’entreprise sur le territoire marseillais... En revanche, nous nous interrogeons plus peut-être des visées sur M6. » Et davantage encore le sujet des superprofits, sur lequel Rodolphe Saadé a été entendu au Sénat en juillet dernier.

La 5e fortune française

« En 2021, vous êtes l’entreprise française qui dégage le plus de bénéfices, 18 milliards de dollars devant TotalEnergy ». La vice-présidente de la commission des affaires économiques, Dominique Estrosi-Sassone, présente en ces termes la CMA-CGM, saluant le « test de résilience majeur » qu’a constitué la crise du Covid-19 pour l’entreprise. Leader du transport maritime, desservant 420 ports sur cinq continents et employant 150.000 personnes de par le monde, le groupe n’était pas alors vraiment connu du grand public. Et puis la pandémie est passée par là. Avec l’explosion de la consommation, l'opinion s’est mise à s’intéresser aux voies du commerce mondial, et à la success story du patron de la CMA-CGM, 5e fortune française selon le classement Challenges, et la première à ne pas s’illustrer dans l’univers du luxe.

A écouter le verbe appliqué de Rodolphe Saadé lors de son audition au Sénat, le grand patron est fidèle à sa réputation d’homme discret. Il y évoque pourtant des souvenirs personnels, son arrivée en France à l'âge de 8 ans, avec sa famille qui fuit la guerre du Liban : « Mon père a choisi Marseille car cette ville lui rappelait Beyrouth. Nous devions rester quelques semaines, nous sommes là depuis quarante ans. » Il dit aussi l’intuition qu’a eu son père, Jacques Saadé, d’anticiper la mondialisation des échanges et de s’intéresser aux conteneurs utilisés par l’armée américaine pour acheminer son matériel au Vietnam. « Il est parti avec quatre collaborateurs et un bateau en location », poursuit-il, d’une égale tonalité dans la voix.

A 46 ans, Rodolphe Saadé succède à son père

« Il est très bien coaché depuis quelques années, mais c’est quelqu’un de fermé, d’introverti, avance un fin connaisseur du secteur maritime. Rodolphe Saadé a été formaté très durement par son père, qui ne l’a jamais ménagé et n’hésitait pas à le mettre en difficulté devant des cadres. Il n’est pas seulement discret, comme le décrivent les différents portraits de lui dans la presse, il est aussi très dur. » « Reste que le parcours est absolument prodigieux, c’est un héritier qui réussit, là où un Arnaud Lagardère échoue », poursuit notre interlocuteur. Rodolphe Saadé est, il faut dire, passé par tous les échelons de l’entreprise. En 2015, on lui doit l’acquisition du Singapourien NOL, qui permet au groupe CMA-CGM de devenir leader entre l’Asie et les Etats-Unis. Ce rachat est sa grande œuvre. Il signe l’émancipation vis-à-vis du père. Deux ans plus tard, en 2017, Rodolphe Saadé est nommé PDG de CMA-CGM. Il a 46 ans.

« Le succès de notre groupe repose sur un principe très fort, celui de l’investissement », explique le grand patron devant la commission du Sénat. A titre d’exemple, il commande dès 2017 des navires porte-conteneurs propulsés au GNL (gaz naturel liquéfié), au meilleur bilan carbone. Les 30 premiers arrivent début septembre 2020, ce qui permet au groupe d’agrandir sa flotte et d’être au rendez-vous de l’explosion de la demande mondiale. Mais surtout, Ropdolpe Saadé transforme le groupe qui devient également un logisticien mondial. Il déploie ainsi une stratégie d’acquisition pour assurer à ses clients toute la chaîne logistique, faire en somme du « porte à porte » et plus seulement du « port à port ». Avions-cargos, entrepôts, parts dans Air France, acquistion de Colis privé pour aller jusqu’au dernier kilomètre, l’appétit de CMA-CGM semble sans fin.

Le prix de « La Provence » « pas une bonne affaire »

Que vient faire le rachat de La Provence dans cet écosystème ? « Il lit le journal tous les jours, Marseille, c’est l’endroit où il a grandi, où l’entreprise s’est développée, c’est le point d’ancrage de la famille. » A écouter la communication du groupe, cette main mise sur le quotidien régional n’a pas d’arrière-pensée autre que celle de ruisseler sur le territoire. A l’image de Ze Box, l’incubateur et l’accélérateur de start-up internationales lancé à Marseille en 2018, ou de Tangram, un centre dédié à la formation et à l’innovation qui doit voir le jour en 2023 aux portes des Calanques. Rodolphe Saadé n’est pas qu’un lecteur de La Provence, il est aussi un supporteur de l’OM, dont il va voir les matchs, et pas seulement les grandes affiches, dans sa loge au Vélodrome.

S’il a des amitiés de longues dates avec les élus locaux, notamment Yves Moraine (LR) qu’il côtoie jeune au collège privé Provence, il est moins visible en ville que sa sœur, Tanya Saadé, aînée de la fratrie. Directrice générale déléguée du groupe, elle est aussi présidente de la Fondation CMA-CGM et à ce titre soutient des initiatives sociales, en faveur de l'éducation notamment « Rodolphe Saadé est plus à l’aise dans un shipping à l’international que dans les cercles marseillais », affirme notre fin connaisseur du secteur maritime. Ce dernier émet l’hypothèse suivante, fermement contestée par CMA-CGM, « La Provence, c’est Tanya, c’est très important pour elle d’être implantée localement. » 

Pour Jean-Luc Chauvin, à la tête de la CCI Marseille Provence, le titre régional « n’est cependant pas un cas spécifique ». « Rodolphe Saadé est un capitaine d’industrie, un grand patron mondial, très attaché au territoire et soucieux à ce qu’il se porte économiquement bien, affirme-t-il. Il a racheté Oxatis, spécialiste marseillais de l’e-commerce, pris des participations dans le groupe Hopps, dans le domaine du démarchage postal. En 2020, quand il rachète Ceva Logistics, il fait installer à Marseille le siège social avec ses 200 collaborateurs. Et quand il signe un contrat avec le leader informatique indien Infosys, il lui demande d’installer des ingénieurs à Marseille. »

« Avec La Provence, il ne fait pas une bonne affaire vu le prix de l’offre [81 millions d’euros], et la presse n’est pas un secteur qu’il connaît, mais il met des moyens pour l’accélération de la transformation numérique,  assure Jean-Luc Chauvin. Il sait aussi s’entourer des bonnes personnes, en l'occurrence Denis Olivennes. » Ces moyens sont en tout cas très attendus par la rédaction du journal local, par ailleurs soucieuse de son indépendance. « Davantage encore que les moyens, ce sera la capacité de remobiliser les gens, de faire en sorte qu’il y ait un vrai projet qui sera important », estime Eric Breton, journaliste et secrétaire du CSE à La Provence. Il confie « ne pas avoir d’a priori » sur Rodolphe Saadé, qu’il a perçu comme « courtois, professionnel et déterminé » lors des différentes rencontres. « Nous l’avons vu physiquement plusieurs fois, raconte-il, alors que Xavier Niel est venu une seule fois et le reste du temps a envoyé des représentants. » Le patron de CMA-CGM est venu pour ainsi dire en voisin, depuis son bureau du 30e étage de la tour CMA-CGM d’où il domine Marseille.