Après le pétrole, la Crau se prend un trou

Frédéric Legrand

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Depuis dix jours, une noria de camions va et vient dans la réserve naturelle de Coussouls, à Saint-Martin-de-Crau. L'excavation et l'évacuation des terres souillées par du pétrole brut, suite à la fuite d'un pipeline passant dans la réserve, devrait durer encore trois semaines, selon la préfecture. Le 7 août, peu avant 8 h, la canalisation reliant les installations pétrolières de Fos au nord de l'Europe s'était rompue, déversant 3 000 tonnes de brut sur 5 hectares alentours. Dès le lendemain, le pétrole restant en surface avait pu être pompé. Reste à traiter le sol, fortement imprégné.

Trois tractopelles raclent actuellement le sol à 40 cm de profondeur, jusqu'à la zone de « poudingue », une couche très dure de galets. Selon la Société du pipeline sud européen (SPSE), gestionnaire du site, le sol présente une teneur en hydrocarbures de 3 % à 10 % jusqu'à 15 cm de profondeur, puis jusqu'à 3 % de 15 à 40 cm sous la surface. « Le poudingue n'est pas toujours parfaitement étanche, il est possible que creuser à 40 cm ne soit pas suffisant, craint cependant Jean Boutin, directeur du Centre d'étude des écosystèmes de Provence (CEEP), gestionnaire de la réserve. Et la pollution est telle que la terre et les galets excavés sont irrémédiablement perdus. » Pour le moment, aucune décision n'a encore été prise sur le devenir de ce gigantesque trou. « Si on introduit un sol de substitution, on risque de dérégler encore plus l'écosystème, souligne Jean Boutin. Et on rajoute des aller-retours de camions, des travaux de terrassement qui ont, eux aussi, un impact. » Pour la seule opération d'excavation, déjà, plus de 1 500 aller-retours de poids-lourds sont prévus.

Parallèlement, les scientifiques veulent réaliser au plus vite des prélèvements de sol et de flore pour évaluer l'impact à long terme sur la chaîne alimentaire. « Le protocole de suivi est en cours d'élaboration, explique Michel Bourrelly, directeur-adjoint de l'environnement au conseil général, propriétaire du terrain où a eu lieu la fuite. Mais les prélèvements doivent être réalisés avant les pluies, pour obtenir des résultats fiables. » La zone contaminée pourrait en effet être bien plus large que les 5 hectares excavés : une partie du pétrole, plus volatile, a pu être portée par le vent et retomber ailleurs. « Il y a un risque que la zone totale impactée soit plutôt de 10 ou 15 hectares », estime Michel Bourrelly. D'autant que la fuite tombe dans la période « où il y a le plus d'insectes, et tout un cortège d'oiseaux », souligne Jean Boutin.

Ancien delta de la Durance, il y a 10 000 ans, la Crau présente un écosystème unique, qui en fait la dernière steppe de France. Les 8 000 hectares de la réserve abritent des espèces protégées, notamment 120 des 150 couples de faucon crécerellette recensés en France, le lézard ocellé, ainsi que des espèces uniques comme le criquet de Crau ou le lichen crustacé. Elle renferme aussi, à plus de 9 m de profondeur, des nappes phréatiques qui alimentent les villes de Port-Saint-Louis ainsi que les 60 000 moutons qui viennent paître dans les plaines de la Crau. Depuis le début de la fuite, les analyses effectuées dans les captages d'eau n'ont pas relevé de pollution aux hydrocarbures, assure la préfecture. La SPSE doit installer trois capteurs dans la zone souillée et quatre sur le pourtour, pour réaliser des analyses hebdomadaires de la qualité de l'eau. W