Robert Louis-Dreyfus, un mal aimé pas blasé

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B. HORVAT / AFP

Un cigare, des cheveux gris bouclés pas coiffés, une danse en tongs sur le terrain un soir - le seul soir - de titre pour l'OM. En douze ans passés comme actionnaire principal du club, Marseille n'aura eu que des visions fugaces de Robert Louis-Dreyfus, décédé samedi en Suisse à 63 ans d'une leucémie. Atypique et discret, « RLD » avait commencé par faire fortune aux Etats-Unis, sans l'aide de sa très riche famille, sans le bac, juste une passion pour le poker et le sens des affaires. Il y intègre la Business School de Harvard et un camarade de promo l'appelle en 1981 pour redresser une société spécialisée dans les études de marchés médicaux. En huit ans, il la fait fructifier et la revend avec une jolie culbute, le début de sa fortune personnelle.

Rebelote en 1989 : un ami de poker lui demande de venir à Londres relancer son agence de pub : ce sera là aussi un succès. La bascule survient en 1993, quand il met ses pas dans ceux de Tapie. RLD rachète Adidas 2 milliards de francs (304 millions d'euros). Il délocalise, réorganise, décuple la valeur du groupe en cinq ans. Dans la foulée, il rachète l'OM fin 1996. Par goût du sport, beaucoup. Mais pas seulement : « Nike voulait devenir premier dans le foot, alors que c'était le seul sport où nous [Adidas] étions leader, expliquait-il en 2006. Notre stratégie était d'avoir, dans chaque pays d'Europe, la sélection nationale et l'équipe la plus emblématique. » Le PSG étant déjà sponsorisé par Nike, reste l'OM. Qui n'est pas cher : 20 millions de francs (3 millions d'euros). RLD y va de sa poche. « Si j'étais passé par mon entreprise, tous les clubs équipés par Adidas auraient demandé des nouveaux capitaux », soulignait-il en 2006. La machine est en marche : tiraillé entre le business et sa passion pour l'opéra, qui le conduisent aux quatre coins du monde, Louis-Dreyfus gère l'OM à distance, via des hommes de confiance. Le casting n'est pas terrible : Jean-Michel Roussier, le premier à essuyer les plâtres de l'après-Tapie, est perçu comme un Parisien et doit faire appel à des gardes du corps pour se protéger des supporters. Son successeur, Yves Marchand, issu du marketing, ne connaît rien au foot.

Personne ne sait qui commande à l'OM, tout le monde fait comme il veut, ou comme il peut. Ce qui se voit dans les transferts. RLD allonge les billets pour faire venir les stars : 210 millions investis de sa poche en douze ans. Entre-temps, il se lance dans les télécoms et réintègre en 2000 l'entreprise familiale, devenue un groupe international réalisant 14 milliards d'euros de chiffre d'affaires et dont il devient actionnaire majoritaire en 2007. Dans le business, tout lui sourit, alors qu'à l'OM, c'est la berezina. Intertoto mise à part, aucun titre en douze ans (lire ci-dessous). Et, surtout, une condamnation à de la prison avec sursis en 2006 pour abus de biens sociaux, une dizaine de transferts ayant donné lieu à surfacturations et rétrocommissions. Le lien entre l'OM et RDL se casse. Blessé, il cherche à se débarrasser du club en le vendant à Jack Kachkar, obscur homme d'affaires canadien. L'affaire tourne à la pantalonnade et capote au printemps 2007. A ce moment, paradoxalement, le club va mieux, réalisant de juteux transferts et accrochant régulièrement les très lucratives places en Ligue des champions. RLD,qui lutte contre la maladie, reste à distance, mais semble avoir trouvé la bonne équipe dirigeante avec le duo Diouf-Anigo, complété par Gerets fin 2007. Pourtant, la tension monte au conseil de surveillance entre les patrons marseillais et les proches « parisiens » de Louis-Dreyfus. RLD reviendra sur le devant de la scène en sermonnant Diouf par voie de presse début 2009, puis en le remplaçant en juin par Jean-Claude Dassier. Son dernier acte de propriétaire du club. W

Frédéric Legrand