« Marseille, ville maudite, c’est deux pôles, le rejet et l’attraction », explique un sociologue

INTERVIEW Ville de fainéants où règne la corruption, le banditisme et le clientélisme… Marseille se traîne une mauvaise réputation qui est d’abord une construction, explique le sociologue Cesare Mattina

Alexandre Vella
— 
Peinture à la lumière, œuvre de Philippe Echaroux
Peinture à la lumière, œuvre de Philippe Echaroux — Philippe Echaroux/REX/REX/SIPA;
  • A chaque nouvelle affaire de corruption, de clientélisme ou à chaque règlement de compte, certains discours font de Marseille, en tant que ville, un acteur de ces faits pourtant l’œuvre d’individus.
  • Cette essentialisation de la ville se développe notamment dans le vocabulaire et la rhétorique d’un certain nombre d’acteurs : journalistes, politiques ou magistrats.
  • Construisant ainsi une mauvaise réputation de la ville qui lui colle à la peau. C’est ce qu’explique le sociologue Cesare Mattina dans l’ouvrage collectif Maudire la ville.

Comment se construisent les mauvaises réputations de certaines villes ? C’est la question qui a occupé le sociologue Cesare Mattina, et huit autres chercheurs, dans Maudire la ville, ouvrage collectif publié aux éditons Septentrion. Analysant les cas de Marseille, Chicago, Naples, Montréal et Glasgow, les universitaires décortiquent les mécanismes par lesquels les mises en accusations des phénomènes, de banditisme de clientélisme et de corruption, pourtant l’œuvre d’individus, se prolongent dans une stigmatisation de la ville même.

Pourquoi étudier la mauvaise réputation de certaines villes ?

Le point de départ, c’est une recherche sur la dénonciation des phénomènes d’improbité publique, tels la corruption, le clientélisme ou le banditisme… Puis, avec Nicolas Masetti, on s’est dit qu’a un moment donné, ces discours débouchent sur une dénonciation de la ville elle-même et devenaient une opportunité de dénoncer l’ensemble de la ville. Il y a cette tentative de se demander, notamment dans l’affaire Guérini et Andrieux, de qui vient cette dénonciation ? Avec quel parcours biographique ? Il y a des acteurs spécifiques, journalistes, politiques, magistrats qui utilisent une rhétorique de la dénonciation assez essentialiste et culturaliste où la mauvaise réputation d’individus se prolonge dans la dénonciation de la ville elle-même.

Dans le fond, est-ce que cette réputation, cette « légende noire » écrivez-vous, de ville du banditisme, de la corruption, du clientélisme, est injustifiée?

Ce n’est pas ce qu’on se demande dans le bouquin. Je ne sais pas. Le but, c’est d’aller sous les acteurs et sous les rhétoriques. Qui construit cette mauvaise réputation ? Qui dénonce ? Après il y a certainement, objectivement, des phénomènes de corruption et de clientélisme. Mais est-ce plus ou moins que dans d’autres villes ? C’est à la recherche comparative de le dire.

Comment s’opère le transfert entre des faits qui concernent la réputation de certaines personnes et de la ville ?

Ça passe surtout par le vocabulaire. Il y a par exemple une interview du procureur Dallest [en fonction en Corse, puis à Marseille entre 2008 et 2013] au moment où il part à la fin de son mandat. Le journaliste lui demande ce qui lui manquera le plus à Marseille. Il répond : « […] J’ai trouvé à Marseille des gens intéressants, chaleureux, qui souffrent de l’image que renvoie la ville et ont besoin de changer. Mais c’est aussi aux Marseillais d’abandonner leurs vieux démons : les mauvaises habitudes, les laxismes, les facilités, ce clientélisme. […] C’est étonnant comme les territoires durs, violents, se situent parfois dans des sites exceptionnels. Comme la Corse, comme Marseille* ». Là, il fait le boulot à notre place, nous, on a juste à commenter l’essentialisation qui est faite. Ça ne traduit que sa sensibilité mais ça participe à une rhétorique très émotionnelle qui sort complètement du travail judiciaire, on est dans une construction de récit de la part d’un magistrat.

A quand remontent ces images essentialisantes ?

Il y a dès la fin du XIXe des images autour, en gros, de la fainéantise du méridional, venant souvent de la presse parisienne qui prend appuis sur des enquêtes suite à des petits scandales d’élus ou alors sur la mauvaise gestion de la ville. C’est le cas après les incendies des galeries Lafayette en 1938, qui aboutira à une mise sous tutelle de la ville.

Quand Macron vient en septembre 2021, est-ce que cela s’inscrit dans cette histoire ?

En partie, oui. Il y a quelque part toujours cet esprit de dénonciation qui vient des élites parisiennes qui est présente, qui est forte, notamment lorsque Macron dit « vous, les élus de la Ville et de la Métropole, allaient commencer à travailler ensemble ». Mais, dans ce cas-là, elle a été moins violente qu’à l’époque, parce qu’elle est teintée d’un certain paternalisme et aussi d’une tentative de renversement du stigmate, en disant « Marseille ne mérite pas ça ».

Paradoxalement Marseille n’a jamais été aussi attractive, est-ce que ce côté ville maudite n’attire pas aussi une certaine catégorie de population, jeune, créative ?

Il y a toujours un va-et-vient entre ces deux aspects, une ambiguïté, une ambivalence. Cette ville maudite, c’est deux pôles, le rejet et l’attraction. Il y a des gens qui viennent avec des images négatives et veulent la renverser et même aller au-delà. Il y a aussi la construction en interne d’une image positive. Jean-Claude Izzo, par exemple, c’est la construction littéraire du renversement du stigmate. En disant, il y a des problèmes, etc., mais il y a aussi de la beauté. Ça conduit à un réenchantement des lieux.

Pourquoi Marseille n’a-t-elle pas su se créer un récit positif?

Il existe, on vient d’en parler. Mais il n’est jamais tout seul. Et lorsque arrivent des événements tragiques comme un règlement de compte ou une affaire politique, ça repart très fort dans la stigmatisation, et parfois dans l’essentialisation. La question du cosmopolitisme de temps en temps revient comme un truc positif. Mais le discours de la stigmatisation est nettement plus ancien et plus ancré.

Etudier ces villes dans un même ouvrage, n’est-ce pas renforcer ce stigmate, Marseille c’est Naples, c’est Chicago?

(Rires) Non parce qu’il n’y a pas que ça. Il y est question du Glasgow vertueux dans ce livre et Montréal aussi. Ces deux villes sont considérées à des moments très vertueuses et à d’autres moins.

Que faudrait-il pour renverser définitivement cette mauvaise réputation ? Et sinon, à quelles évolutions pouvons-nous nous attendre ?

Tant que Marseille sera une plateforme du banditisme méditerranéen, pas plus à la différence des années 1950 et de la French, il y aura une certaine continuité sur cette présence du banditisme, et donc de la récurrence de cette dénonciation. La montée en puissance de la dénonciation de l’extrême droite de ces phénomènes comme argument anti-banlieue, anti-immigration, anti-islam pourrait dans le futur conduire à une radicalisation de la stigmatisation de Marseille. Et passer d’un banditisme, toujours très essentialisé, non plus corso-marseillais, mais maintenant des banlieues et donc des Arabes. Ça c’est possible, et ce qu’on voit dans les discours zemmourien et lépéniste.

*Propos recueillis par Luc Leroux, « Il n’y a pas de mafia, il y a des comportements mafieux », La Provence, 1er juillet, p.4.