Affaire Zineb Redouane : « J’attends que l’omerta au sein de la police se brise », lance Me Grazzini, avocat de la famille

INTERVIEW Deux ans après la mort de Zineb Redouane à Marseille, et au lendemain de la publication de nouvelles révélations, l’avocat du fils de la victime, Me Grazzini, demande la tenue d’une nouvelle expertise

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Un manifestant rend hommage à Zineb Redouane
Un manifestant rend hommage à Zineb Redouane — Gérard Julien / AFP
  • Il y a deux ans, Zineb Redouane décédait, touchée à Marseille par une grenade lacrymogène
  • Deux ans après, alors que l’enquête judiciaire piétine, une contre-enquête indépendante met clairement en cause les CRS, contrairement à ce qu’a conclu l’expertise judiciaire.
  • L’avocat du fils de la victime demande au parquet d’ordonner une nouvelle expertise, et appelle les policiers à parler pour faire avancer l’enquête.

Les CRS qui ont tiré sur Zineb Redouane , ce soir de décembre 2018 où elle fermait les volets de son appartement à Marseille, ont-ils commis une faute ? Deux ans après la mort de cette octogénaire, touchée par une grenade lacrymogène en marge d’une manifestation, une contre-expertise indépendante menée par le média d’investigation en ligne Disclose et le groupe de recherche londonien Forensic Architecture valide la thèse d’un tir tendu. Une hypothèse qui va à l’encontre des premières conclusions de l’enquête menée par le parquet de Lyon ​, et qui met clairement en cause la responsabilité des CRS dans ce décès.

Interrogé par 20 Minutes, l’avocat du fils de la victime, Brice Grazzini, demande au parquet de Lyon* la tenue d’une nouvelle expertise, et appelle à la fin d’une « omerta » au sein de la police sur cette enquête.

Comment réagissez-vous aux révélations de Disclose ?

En tant que professionnel du droit, je ne peux pas le prendre pour argent comptant car cette « expertise » n’a pas été faite dans un cadre judiciaire. Face à une expertise contradictoire sollicitée par un juge d’instruction, ce document ne fait pas le poids. Pour autant, ce document crée le doute sur les conclusions de l’expertise balistique. Et puisqu’il y a un doute, nous demandons qu’une nouvelle expertise soit menée.

Les conclusions de l’enquête de Disclose vous ont-elles surpris ?

Non, puisque nous avons toujours pensé qu’il y avait un souci entre l’utilisation faite de l’arme, le positionnement du CRS qui tire et la proximité des immeubles. A partir d’un moment où on tire entre 35 et 45 degrés et qu’on sait que ça peut partir jusqu’à 100 mètres, il y a une réflexion à avoir sur l’utilisation qui est faite de l’arme.

Cet article de Disclose vient apporter un élément supplémentaire à une enquête qui semble au point mort, deux ans après les faits…

Il y a une commission rogatoire qui est en cours, donc on ne peut pas dire que c’est au point mort. Est-ce qu’il y a une volonté de laisser s’embourber ce type de procédure ? Je ne peux pas le dire, je n’en ai pas la preuve. La question qu’il faut vraiment se poser, c’est : « Est-ce qu’il y a une volonté pour soutenir ce type de procédure ? ». Je n’en ai pas vu. Je ne l’ai pas constaté. Donc il est vrai que je compte aussi sur les journalistes et sur d’autres investigations pour faire avancer l’enquête.

Pourquoi ?

Il y a une vraie problématique au cœur de l’affaire Zineb Redouane, l'affaire Maria (dont Me Grazzini est aussi l’avocat) et les autres affaires où sont mis en cause les policiers qui ont commis des infractions dans le cadre de l’exercice de leur fonction. Qui enquête ? C’est l’IGPN. Le parquet de Paris s’est quand même enorgueilli de sortir 200 enquêtes sur des infractions commises par des policiers pendant leur service. Mais moi, je n’en ai rien à faire qu’il y ait 200 enquêtes si c’est pour que ces 200 enquêtes se terminent par un classement sans suite et que les dix informations judiciaires se concluent par un non-lieu. Si c’est pour donner l’apparence d’investigation, ça ne sert à rien. Dans le cadre de Zineb Redouane, la brigade de CRS est identifiée. C’est une compagnie de Saint-Etienne. On sait de quels fusils tireurs ces CRS disposaient. Et, pour son enquête, l’IGPN ne déboule pas dans la brigade pour une saisie. Ils envoient un mail pour demander, pas trop fort : « S’il vous plaît, on aurait besoin de récupérer ces fusils ». Et on leur répond que ça ne va pas être possible car ils en ont besoin pour une prochaine manifestation. C’est dommage qu’on n’a pas la réponse à ce message. C’est limite si l’IGPN ne s’est pas excusée de faire cette demande. On a vu ça où ?

Qu’attendez-vous aujourd’hui dans l’affaire Zineb Redouane ?

On attend l’identification du tireur et du superviseur. Certains savent qui ils sont. Déjà, eux le savent. La brigade le sait. J’attends que l’omerta au sein de la police se brise, pour l’affaire Zineb Redouane, pour l’affaire Maria, pour toutes ces affaires qui n’avancent pas parce que des gens se taisent. Ça serait redorer le blason de la police qui en a bien besoin.

*Contacté, le parquet de Lyon n’a pas donné suite à nos sollicitations à l’heure où ces lignes sont écrites.

Une plainte devant la Cour de justice de la République 

Selon une information du Monde, l'avocat de la fille de Zineb Redouane, Me Yassine Bouzrou, a déposé plainte ce mardi contre l'ancien ministre de l'intérieur Christophe Castaner devant la Cour de justice de la République pour « altération et soustraction de preuves ». L'avocat soupçonne notamment l'ancien ministre et l'ancien procureur de Marseille Xavier Tarabeux, alors en poste, de s'être concertés alors que l'enquête démarrait.