Coronavirus à Marseille : « Des familles qui avaient à peine la tête hors de l’eau basculent dans une précarité inquiétante »

PAUVRETE A Marseille, où un quart de la population vit en-dessous du seuil du pauvreté et 100.000 personnes sont confinées dans des logements insalubres, la crise du coronavirus fragilise des précaires déjà en difficulté

Mathilde Ceilles

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Une habitante du quartier défavorisé Maison Blanche à Marseille participe à une distribution de nourriture pendant le confinement
Une habitante du quartier défavorisé Maison Blanche à Marseille participe à une distribution de nourriture pendant le confinement — Anne-Christine Poujoulat /AFP
  • Marseille concentre un grand nombre de précaires, puisqu’un quart de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté
  • L’épidémie de coronavirus, et surtout le confinement, privent des Marseillais déjà fragiles de ressources.
  • Les associations voient donc de nouvelles personnes demander de l’aide, ne serait-ce que pour manger.

De longues files d’attente pour pouvoir récupérer un colis de quelques denrées alimentaires entre deux barres d’immeubles défraîchis. Les images ont fait le tour des médias. La scène ne se passe pas dans un pays sous-développé, mais bien dans la deuxième ville ​de France, dans les quartiers Nord de  Marseilleet plus précisément la cité défavorisée de Maison Blanche.

Depuis le début de la crise sanitaire, un collectif d’habitants de ce quartier se mobilise pour nourrir leurs voisins qui, eux, ne parviennent plus à remplir leurs frigos. Alors que le Premier ministre a annoncé ce mardi un geste financier envers les plus pauvres, à Marseille, la réalité inquiète nombre d’associations et militants, forcés de constater que l’épidémie de coronavirus plonge les nombreux Marseillais déjà précaires dans des situations financières compliquées.

Plus de travail

Il faut en effet rappeler que, dans la deuxième ville de France, le quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et 100.000 personnes dans des taudis. La situation est particulièrement complexe dans certains quartiers de la cité phocéenne, à l’image du troisième arrondissement, tristement connu pour y abriter le quartier le plus pauvre de France.

« Dans le quartier, beaucoup de gens étaient en contrat précaire, constate Anne Pfister, militante du troisième arrondissement de Marseille et membre notamment du collectif des écoles publiques du troisième arrondissement. Par exemple, des gens dans les centres d’animation de la mairie dont les CDD n’ont pas été renouvelés, des femmes de ménage dans des hôtels… Pas mal de gens ont perdu leur emploi, quand d’autres travaillent dans des secteurs à l’arrêt, comme le bâtiment ou certains commerces. »

« Le coronavirus accentue toutes les injustices, abonde Florent Houdmon, à la tête de la fondation Abbé Pierre Paca. C’est une loupe de toutes les précarités. Et ceux qui paient le plus l’impréparation de la France à l’épidémie, ce sont les plus précaires, et particulièrement à Marseille. Ici, vu le taux de pauvreté, vu le poids de l’économie souterraine, vu l’importance du logement indigne, on craint que des gens aient faim. On craint des difficultés sociales énormes, des familles qui vivent dans des lieux humides, avec de la moisissure, et qui développent des maladies pulmonaires. Et on va voir des familles, qui ont à peine la tête hors de l’eau, basculer dans une précarité inquiétante à cause de l’épidémie. »

« On voit des gens nous solliciter pour avoir de la nourriture alors qu’ils ne le faisaient pas habituellement, s’alarme Jean Vercoutere, délégué du Secours catholique à Marseille. Ce sont des gens, souvent des migrants, qui ont leurs appartements, qui habituellement travaillent au black et qui arrivent à payer le loyer. Et là, ils n’ont plus de revenus, et ils sont dans leurs appartements en train de crever de faim. »

« L’hypermarché, ça coûte une blinde ! »

L’alimentation reste en effet la première des difficultés, notamment pour ces familles qui, à Marseille, bénéficiaient de tarifs réduits, si ce n’est de la gratuité de la cantine. « Il faut acheter les courses, avec les enfants qui sont à la maison et qui doivent grignoter pas mal, sourit Anne Pfister. Ça fait des frais supplémentaires. Ces personnes allaient faire leurs courses dans des endroits qui sont aujourd’hui fermés et où on peut se nourrir pour pas cher, comme des dépôts de marchandises, les puces ou les marchés. Du coup, elles sont obligées d’aller à l’hypermarché où ça coûte une blinde ! »

Un mois après le début de la crise, la ville de Marseille a annoncé la semaine dernière faire un geste envers les familles des 2.000 enfants bénéficiant de la cantine gratuite en temps normal. Dans un communiqué, Jean-Claude Gaudin souhaite ainsi la mise en place d’un « dispositif d’aide aux parents dont les enfants étaient habituellement accueillis gratuitement dans les cantines scolaires. » Aucune annonce toutefois pour l’heure aux familles bénéficiant jusqu’ici d’un tarif réduit.

« On attend des pouvoirs publics locaux, que ce soit la mairie ou le département, des annonces fortes en matière d’action sociale, réclame Florent Houdmon. Les gestes ne vont pas assez loin. On craint vraiment une catastrophe. »