Immeubles effondrés à Marseille : « La mairie n’a absolument pas su gérer émotionnellement » le drame de la rue d’Aubagne

INTERVIEW Quinze ans après leur premier livre, Michel Peraldi et Michel Samson livrent une nouvelle analyse de la vie politique marseillaise, marquée notamment par le drame de la rue d’Aubagne

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Michel Peraldi et Michel Samson, en février 2020
Michel Peraldi et Michel Samson, en février 2020 — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • Quinze ans après leur premier livre, Michel Peraldi et Michel Samson ont de nouveau tenté de décortiquer la vie politique marseillaise, dans un ouvrage paru cette semaine.
  • L’anthropologue et le journaliste ont notamment constaté les effets des événements de la rue d’Aubagne dans le débat public dans la deuxième ville de France.

Dix ans après leur livre devenue une référence, Gouverner Marseille, enquête sur les mondes politiques marseillais, l’anthropologue Michel Perladi et le journaliste Michel Samson livrent une nouvelle analyse de la vie politiquemarseillaise, marquée notamment par les effondrements de la rue d’Aubagne, en novembre 2018. 20 Minutes les a rencontrés, alors qu’est sorti ce jeudi leur dernier livre, Marseille en résistances, Fin de règnes et luttes urbaines, aux éditions La Découverte.

Entre votre dernier livre publié en 2005, et celui-ci, il y a eu les événements de la rue d’Aubagne qui ont fait émerger dans la vie politique marseillaise des nouveaux collectifs citoyens…

Michel Peraldi : Les collectifs ont fait émerger une nouvelle façon de faire de la politique. Ils ne sont pas simplement des antichambres d’une nouvelle façon de faire de la politique, de s’inscrire sur une forme de résistance ou de luttes. Plus que des lieux de résistance ou d’opposition, les collectifs sont des lieux de discussion et de dialogue directement avec les administrations, comme le montre la charte du logement (rédigé par le collectif du 5 novembre après les effondrements de la rue d’Aubagne et adopté par le conseil municipal). Il y a un vrai fossé entre les élus, les notables et les collectifs, car on se passe des élus et des notables pour faire de la politique. On négocie directement avec l’État, la préfecture. C’est une autre manière de faire de la politique.

Michel Samson : Des collectifs, il y en a ailleurs, mais il se trouve qu’il y a une force énorme de l’émotion après les huit morts dans le centre-ville. Or, pour nous, contrairement à ce que pensent beaucoup de sociologues, la conception de l’émotion est majeure pour comprendre la vie politique. Et non seulement, les collectifs avancent sur ce terrain-là, mais ils font aussi de la politique du bas vers le haut. Et ça change tout, puisque les trois plus grandes manifestations qui se sont déroulées sur Marseille, hors celle pour la mort d’Ibrahim Ali, ont été organisées par les collectifs après l’effondrement du 5 novembre !

Comment l’expliquer ?

M.P : L’histoire de Marseille fait qu’il a fallu attendre quasiment les années 2005 pour commencer à voir émerger de nouveaux acteurs dans le système politique marseillais. Il y avait une espèce d’inertie du personnel politique marseillais, à droite comme à gauche, qui fait qu’on n’a pas vu arriver ce qui a émergé dans d’autres villes, comme l’émergence des communicants dans la politique à Paris ou celle de techniciens ou d’ingénieurs dans la politique à Grenoble ou à Toulouse par exemple. Du coup, l’arrivée des collectifs s’est manifestée un peu comme une sorte d’éruption volcanique, qui n’a pas suivi la logique politique qu’il y a ailleurs.

Mais à Marseille, il y a eu huit morts et l’émotion. Ce n’est pas rien. Et la mairie n’a absolument pas su gérer ça émotionnellement, ils n’ont rien compris. Gaudin a fait de l’humour, ils ont joué le cynisme. Après, ils ont essayé de se rattraper, de verser des larmes mais c’était le moment où il ne fallait plus verser de larmes. Alors qu’au contraire, le collectif a su gérer magnifiquement l’émotion. Ils ont su la mettre en scène, l’esthétiser, comme lors de la fameuse manifestation avec les cercueils.

Dans votre livre, vous pointez également le fait que le personnel politique marseillais a changé de nature…

M.P : Martine Vassal [candidate LR] par exemple représente un changement politique majeur, qui a mis les petits commerçants au pouvoir. On voit bien la nouveauté : elle représente l’émergence d’une nouvelle bourgeoisie.

M.S : D’ailleurs, quand on l’interroge sur sa légitimité, elle nous répond : « Moi, j’ai géré une entreprise de plusieurs centaines de personnes ». D’ailleurs, Emmanuel Macron n’est rien d’autre qu’un DRH avec un discours de DRH d’une grosse entreprise. Et ça, les gens en sont conscients. Il y a une fascination aujourd’hui pour ce discours qui consiste à penser que les institutions seront mieux gérées par un petit patron….