Marseille : Le saviez-vous? Les noms de rues marseillaises, témoin de la grande peste de 1720

TRICENTENAIRE Cours Belsunce, rues Chelavier Roze, Estelle, Moustier… toutes ces rues portent la mémoire de la peste de 1720

Caroline Delabroy
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Le cours Belsunce à Marseille
Le cours Belsunce à Marseille — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • L’année 2020 marque le tricentenaire de la peste à Marseille, avec l’arrivée du Grand-Saint-Antoine dans le port le 25 mai 1720.
  • Entre 1650 et 1720, au moins 27 navires sont arrivés avec la peste à bord et ont été mis en quarantaine. Pourquoi celui-ci a-t-il passé les contrôles ?
  • De nombreuses rues à Marseille (et le virage sud du Vélodrome) témoignent de ce moment historique de la ville.

L’ancre du Grand-Saint-Antoine sera de retour à Marseille pour le 25 mai 2020, après plusieurs mois de prêt à l’Allemagne. « Cette date fait partie des grandes dates de l’histoire de Marseille, tout comme ce chiffre de 40.000 morts de la peste en quelques mois, la moitié de la population de la ville en 1720 », assure Fabrice Denise, directeur du musée d’histoire de Marseille. Ce jour-là, il y a 300 ans, le navire de 40 mètres de long entre dans le port, alors que huit marins sont morts pendant la traversée. La peste ne tardera pas à faire ses premières victimes.

« Qu’est-ce qui reste de cette époque, pas grand-chose en dehors des écrits, avance l’archéologue sous-marin Michel Goury, responsable des fouilles de l’épave du Grand-Saint-Antoine. D’un seul coup, avec l’ancre, nous avions un objet important qui est à l’origine de la peste à Marseille ! ». Emu, il se souvient encore du jour où l’ancre a été sortie de l’eau puis exposée au musée d’histoire de Marseille, en 2016, trente-quatre ans après sa découverte.

« On a donné une image à la peste, on a remis en avant une histoire », dit-il. Cette histoire, les Marseillais l’ont aussi sous leurs yeux au quotidien, en parcourant les rues de la ville. Ou en supportant l’OM au Vélodrome : l’une des tribunes (le virage sud) ne porte-t-elle pas le nom Chevalier Roze ? Tour d’horizon et visite guidée avec l’intarissable et passionnant Michel Signoli, archéo-anthropologue dans un laboratoire d’Aix-Marseille Université et directeur de recherche au CNRS. Avec lui, l’histoire de la peste à Marseille et celle de ses personnages marquants s’écoute (et se lit) comme un roman noir.

Monseigneur de Belsunce au milieu des pestiférés.
Monseigneur de Belsunce au milieu des pestiférés. - ABECASIS/SIPA

Ils se sont dévoués pour sauver Marseille de la Peste

(cours Belsunce et rue du Chevalier Roze) A Marseille, pour la première fois dans la lutte contre une grande épidémie, une figure charismatique laïque va s’imposer au côté d’un religieux : le Chevalier Roze. « C’est quelqu’un de la petite noblesse de la ville, qui a fait carrière d’armes et a côtoyé des pestiférés en Grèce », raconte Michel Signoli. Contrairement à certains édiles locaux, qui décident de s’enfuir, lui se dévoue à Marseille et gère le quartier situé entre Saint-Victor et l’actuel Palais de Justice.

S’il reste dans la mémoire comme un héros, c’est pour cette scène qui se joue à la mi-septembre, place de la Tourette. Il fait effondrer le sol d’un fortin pour faire évacuer par des forçats près de 2000 corps qui pourrissent devant la cathédrale. « C’est le moment emblématique de l’histoire de Roze, car on arrive à la fin de la grande phase de mortalité, cette place est symbolique. » Au passage, Michel Signoli nous apprend que le charnier est toujours-là, et qu’il a été repéré lors des travaux des tunnels passant sous le Vieux-Port. « C’est une réserve pour l’archéologie de demain », espère-t-il.

De façon peut-être plus attendue, monseigneur de Belsunce joue un rôle déterminant lors de la peste de 1720. C’est alors l’archevêque de Marseille et « on est à un moment de l’histoire des maladies contagieuses où les gens considèrent encore que c’est une punition divine. » Reste qu’il va organiser le ravitaillement de la ville et « mettre un peu de sa fortune personnelle, en bon père de famille ». Il va prendre en charge le plus tôt possible les malades, faire évacuer les morts.

« C’est d’autant plus marquant que le peintre Michel Serre va représenter la peste sur le cours Belsunce dans un de ses tableaux, exposé au musée des Beaux-Arts de Marseille, rappelle Michel Signoli. Il faut imaginer que c’était les Champs-Elysées de l’époque, c’était montrer la déliquescence de la société à l’endroit le plus civilisé avant que la peste n’arrive ».

La peste sur le cours Belsunce à Marseille, dessinée en 1720
La peste sur le cours Belsunce à Marseille, dessinée en 1720 - MARY EVANS/SIPA

Les échevins de Marseille, de l’ombre à la lumière

(rues Estelle, Moustier et Dieudé) Jean-Bapstiste Estelle est le premier échevin de Marseille pendant la peste, autrement dit le maire. Jean-Pierre Moustier et Balthazar Dieudé sont pour ainsi dire des adjoints. Estelle porte une vraie responsabilité dans l’échec du système sanitaire mis en place pour contrer les épidémies. « Entre 1650 et 1720, au moins 27 navires arrivent à Marseille avec la peste à bord », indique en effet Michel Signoli. Dès qu’il y a un doute, les navires suspects sont mis en quarantaine avec leur équipage et leur cargaison sur l’île de Jarre, peu après les Goudes.

Pourquoi cette précaution n’a-t-elle pas fonctionné avec le Grand-Saint-Antoine ? « Estelle va user de son influence pour que le bateau puisse débarquer ses marchandises », continue notre spécialiste. Il faut dire qu’Estelle occupe non seulement la plus haute fonction municipale à Marseille, mais aussi celle de marchand. Or le navire est chargé de précieux ballots de cotonnades qui doivent être vendus à la foire de Beaucaire au mois de juillet… Pourquoi, alors, les honneurs d’un nom de rue ? Les échevins se sont ensuite démenés pour sauver Marseille de la peste. Estelle a même été anobli. L’histoire retiendra tout de même que les intérêts du port de commerce ont alors prévalu sur ceux de la population.

Les figures plus anonymes

(rues Peyssonnel et place Daviel). « Lorsque la peste arrive à Marseille, la ville n’a pas de faculté de médecine, seulement un collège de médecins », rappelle Michel Signoli. Avant que le régent n’envoie de Montpellier une mission pour poser un avis médical, Charles Peysonnel, médecin à Marseille, est le premier à officiellement diagnostiquer la peste sur un petit garçon, dans le quartier Saint-Jean, du côté des Accoules. C’est lui qui alerte les échevins.

Quant à Jacques Daviel, il est chirurgien pendant l’épidémie, et fait partie de ceux qui se sont dévoués pour sauver Marseille. « Mais sa notoriété vient surtout de ce qu’il a fait après la peste », précise Michel Signoli. Il est en effet le premier à réussir une opération de la cataracte. Inutile en revanche de chercher une rue au nom de Jean-Baptiste Chataud, le capitaine de navire du Grand-Saint-Antoine. Emprisonné au Château d’If jusqu’en 1723, il a toujours clamé son innocence.