Seconde Guerre mondiale : « On a oublié les soldats des troupes coloniales pendant trente ans », selon l’historien Pascal Blanchard

INTERVIEW L’historien Pascal Blanchard réagit à l’inauguration, à Bandol, d’une place en mémoire des combattants africains de la Seconde Guerre mondiale

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Photo prise le 04 décembre 1939 de tirailleurs sénégalais à l'instruction dans un camp d'entraînement dans les colonies françaises en Afrique
Photo prise le 04 décembre 1939 de tirailleurs sénégalais à l'instruction dans un camp d'entraînement dans les colonies françaises en Afrique — ARCHIVES
  • La secrétaire d’Etat Geneviève Darrieussecq va inaugurer la première place en mémoire des combattants africains de la Seconde Guerre mondiale, à Bandol.
  • Pour l’historien Pascal Blanchard, ce geste de commémoration de l’Etat est crucial, notamment pour les jeunes Français issus de l’immigration.

C’est une simple place, dans un petit village varois, mais dont le baptême est hautement symbolique, au point d’envoyer sur place un représentant de l’Etat. Ce lundi, la secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Armées, Geneviève Darrieussecq, procédera à la première inauguration d’une place en mémoire des combattants africains de la Seconde Guerre mondiale.

La place devant l’hôtel de ville de la commune portera désormais le nom de « Place des Libérateurs africains » et abritera une plaque portant les noms de cinq combattants originaires d’Algérie morts en août 1944 lors de la libération de la ville, conformément à la volonté du Président de la République exprimée lors du 75e anniversaire du débarquement de Provence en août dernier. L’historien au CNRS Pascal Blanchard revient pour 20 Minutes sur l’importance de cet événement et la mémoire longtemps oubliée de ces soldats des troupes coloniaux durant la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi la « place des Libérateurs africains » est-elle la première du genre en France, en 2020 ?

Il y a des monuments sur la côte qui rappellent les lieux de combat, des plaques, mais pas de noms de rue. On est dans le prolongement du discours d’Emmanuel Macron, prononcé après la tribune que j’avais porté avec d’autres intellectuels, pour la mémoire des soldats africains durant les guerres mondiales, mais pas seulement. Jusque dans les années 1960, cet aspect de notre histoire était assez connu, et même glorifié. C’était les troupes coloniales qui, selon la version gaulliste, avaient fait la guerre à Vichy. Puis il y a eu une rupture avec la décolonisation. Pendant trente ans, les troupes coloniales sont sorties des radars. On les a oubliés pendant trente ans. Et on les redécouvre petit à petit, à travers ce discours d’Emmanuel Macron et à travers une nouvelle jeune génération de chercheurs. Une telle inauguration à Bandol est de plus très symbolique. Cela se passe à quelques encablures du lieu du débarquement de Provence, auquel 210.000 hommes issus du Maghreb ont participé.

Comment expliquer qu’on ait oublié ces soldats des troupes coloniales pendant des années ?

On ne savait plus quoi faire de ces soldats. Était-il du bon côté de l’histoire ou non ? Est-ce que cela faisait partie de l’histoire coloniale ou non ? Il a fallu du temps pour avoir une nouvelle appréhension de cette mémoire. Vous savez, la mémoire, c’est quelque chose qui s’entretient. Ce n’est pas un truc chiant !

Mais une plaque peut-elle vraiment faire changer les choses ?

Déjà, cela montre qu’ils ont participé à un moment historique de notre nation et qu’ils ont contribué à défendre les valeurs de notre République alors qu’ils avaient été oubliés. Les noms d’écoles, les plaques, les noms de rue, cela marque un territoire et fait respirer la mémoire dans le présent. Et cela engendre aussi une réflexion sur cette mémoire, et c’est très important. Les jeunes dans les classes aujourd’hui, issus du Maghreb, du Vietnam, peuvent se dire pendant leurs cours d’histoire qu’il n’y a pas beaucoup de personnes qui ressemblent à leurs grands-parents dans l’histoire nationale qu’on leur enseigne. Et c’est idiot, car ces personnes existent ! C’est important pour ces jeunes issus de l’immigration post-coloniale de voir la mémoire de leurs ancêtres reconnus, jusqu’ici oubliée car écrasée, car cela permet de montrer que l’histoire est représentative de la société d’aujourd’hui.

Pour vous, l’enjeu est donc tout à fait actuel ?

Oui, il y a des jeunes qui ne se reconnaissent pas dans le récit de la nation à laquelle ils appartiennent. Or, l’histoire fait la citoyenneté du présent. Ce type d’événements permet de réintégrer dans le récit national des héros qui viennent d’ailleurs pour des gamins qui ignorent complètement cette histoire. Alors une plaque, c’est un bon début. Ça fait parler. Ça déclenche des travaux de chercheurs, des films. C’est une première étape dans le rapport de mémoire.

Il y a aussi un enjeu politique, comme le démontre le déplacement de la secrétaire d’Etat…

Bien sûr que c’est de la politique. La mémoire est toujours liée à la politique. Le politique commémore bien ce qu’il veut. Cela relève de son pouvoir. Il n’y a ainsi en France toujours pas de Musée de l’histoire coloniale. Mais c’est aussi à nous, intellectuels, de venir titiller le politique, comme nous l’avions fait dans cette tribune du Monde qui a abouti à la prise de position d’Emmanuel Macron pour la dernière commémoration du débarquement de Provence.