Marseille: Sa fille part faire le djihad, une mère joue dans une pièce autobiographique pour lutter contre la radicalisation

DJIHADISME Dans une pièce de théâtre, la mère d’une jeune fille aujourd’hui en Irak, cherche à prévenir les adolescents du djihadisme, aidée d’éducateurs et de jeunes sous main de justice

Mathilde Ceilles

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La pièce «Un billet pour le paradis» vise à sensibiliser les jeunes contre la radicalisation
La pièce «Un billet pour le paradis» vise à sensibiliser les jeunes contre la radicalisation — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • La fille de Béatrice est partie faire le djihad en Irak il y a quatre ans.
  • A partir de cette histoire, une compagnie a bâti une pièce de théâtre pour sensibiliser les jeunes à l’islam radical.
  • Cette pièce est jouée par des jeunes sous main de justice et leurs éducateurs.

Quand les lumières se rallument sur la scène de l’auditorium du Mucem à Marseille, Béatrice* prend une grande inspiration. L’émotion est lisible sur son visage. Le public applaudit chaudement. Meline, sa partenaire de jeu, la prend dans ses bras. Il y a quelques minutes encore, Meline s’était glissée dans la peau de Donna, une jeune adolescente en quête de sens qui devient djihadiste après s’être fait embrigader sur les réseaux sociaux.

L’histoire de cette jeune Donna, c’est un peu celle de la fille de Béatrice. La pièce se conclut par une lettre de la maman marseillaise adressée à son enfant, dont le visage est projeté en arrière-plan. A gauche, la photo d’une jeune femme « pétillante, pleine de vie », selon sa mère. A droite, sur la seconde photo, la même femme, recouverte d'un voile intégral laissant transparaître « un regard vide », et posant avec une arme, « sa dot ». La fille de Béatrice, « en quête d’identité et de spiritualité », selon sa mère, est partie en Irak il y a quatre ans, à l’âge de 22 ans. Depuis, Béatrice mène un combat contre la radicalisation des jeunes.

Des jeunes sous la main de la justice comme acteurs

Depuis le mois de juin, la Marseillaise se produit sur les planches dans la pièce « Un billet pour le paradis », avec l’aide de la compagnie varoise Entr’Act, notamment à partir de son histoire. Ce mardi, la troupe s’est produite devant plus de 200 élèves de collèges et lycées en Rep+ du centre de Marseille et des quartiers Nord, à l’invitation du préfet de police. Avec un espoir: Celui de faire du théâtre un outil de sensibilisation à la radicalisation.

Dans cette pièce, aucun des comédiens n’est professionnel. Au côté de Béatrice jouent des éducateurs et des mineurs volontaires, sous main de justice. Le projet est en effet porté par la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est. Si Méline, « 17 ans et demi », a accepté d’endosser le rôle de Donna, c’est pour aider Béatrice dans son combat. « Mon éducatrice m’avait proposé de faire du théâtre, explique-t-elle. Béatrice est venue nous voir. Elle a raconté son histoire et ça m’a touché. On a vraiment créé un lien depuis. »

« Par amour pour ma fille »

Sur les planches depuis quelques mois, Méline se dit profondément marquée par cette expérience. « J’ai pu grandir. Avant, j’étais plus influençable. Aujourd’hui, je suis moins naïve, je me méfie plus. J’espère qu’avec cette pièce, on donnera un avertissement aux jeunes. Fréquenter les réseaux sociaux peut représenter un danger, et ils ne doivent pas tout garder pour eux. »

A la fin de la représentation, les collégiens et lycéens se disent choqués. « Franchement, ma maman, elle apprend que je pars à la guerre, elle me frappe », s’exclame un jeune spectateur dans l’hilarité générale. Un enthousiasme quelque peu douché dès lors que, dans une sorte de jeu de rôles, des volontaires du public se retrouvent confrontés au recruteur campé par un des acteurs de la pièce. « C’est facile de réagir depuis sa place, en disant : "Il faut faire faire comme ci ou ça", s’amuse Pascal Guyot. Là, en les faisant jouer, on les entraîne à des situations qu’ils risquent de rencontrer plus tard. On espère ainsi qu’ils seront plus armés à répondre. »

En attendant, Béatrice espère de tout cœur que son message sera entendu. « Avant de partir au djihad, nos enfants sont des êtres humains et des proies. Il faut être conscient qu’internet peut être un piège. » Et de conclure: « Je suis considérée comme la maman d’une terroriste, même si je me sens aussi victime du terrorisme. Je continuerai à me battre, par amour pour ma fille, et pour notre jeunesse. » D’autres représentations sont prévues dans plusieurs villes de France.

*Le prénom a été changé à la demande de l’intéressée.

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