Immeubles effondrés à Marseille: Inconnus de la justice ou multirécidivistes, qui sont les «perturbateurs» de la manif du 1er décembre?

PROCES Six personnes comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Marseille à la suite des émeutes qui ont éclaté samedi dans le centre-ville.. 

Mathilde Ceilles

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Des casseurs ont perturbé la marche pour un habitat digne à Marseille
Des casseurs ont perturbé la marche pour un habitat digne à Marseille — Gérard Julien / AFP

La salle d’audience est presque vide. Le public a été mis exceptionnellement à l’écart, par crainte d’éventuelles perturbations. Ce lundi, six personnes étaient appelées devant le tribunal correctionnel de Marseille dans le cadre de comparutions immédiates. L'un après l'autre, chacun est revenu sur sa soirée de samedi, où, dans le centre-ville, des échauffourées ont éclaté après une manifestation contre l’habitat indigne, rejointe par les « gilets jaunes ».

A la barre, des profils radicalement différents se présentent devant le président Jean-Jacques Bagur. Certains sont des habitués des tribunaux, à l’image d’Amin. Cet homme de 28 ans est déjà connu de la justice sous douze alias différents et a un casier chargé, dont une récente condamnation en 2017 pour vol.

« Des casseurs purs et simples »

Cette fois, le jeune homme est accusé d’avoir vandalisé et pillé un magasin Orange, sur la Canebière, samedi dans la soirée. Pour la procureure de la République, Amin fait partie « des casseurs purs et simples qui viennent se servir sans doute pour revendre derrière. Ils profitent du mouvement de foule pour faire leur marché. »

« Avec mon casier, personne ne va me croire, j’ai fait des conneries, mais cette fois, je n’ai rien fait », martèle Amin. Le tribunal le condamne à deux ans de prison avec mandat de dépôt, conformément aux réquisitions.

Des personnes « rigoureusement normales »

Mais l’histoire d’Amin tranche radicalement avec celles d’autres prévenus. Du propre aveu du président, ces hommes ont en effet un point commun : celui d’être des personnes « rigoureusement normales ». Ancien inspecteur en assurance, Rafig est chef d’entreprise. Père de deux enfants, ce quadragénaire s’implique sur son temps libre en tant que bénévole au sein d’une association. Samedi soir, après son travail, l’homme rejoint la manifestation en cours, et met le feu à deux containers de la ville avec un carton.

« Vous n’êtes pas un vétéran des tribunaux, note le président. Vous n’avez pas attiré l’attention sur vous, nous sommes quelque peu surpris de vous voir comparaître devant un tribunal. » « Tout s’est emballé, explique-t-il. Je le regrette, mais ne l’explique pas. »

« Les réquisitions sont démesurées »

« Il faut faire la distinction entre "gilets jaunes" et perturbateurs, estime le procureur de la République André Ribes. On peut marquer son mécontentement de manière beaucoup plus pacifique. » Le procureur requiert deux mois de prison avec mandat de dépôt. « Je ne suis pas sûr de ce qui va se passer samedi et je ne veux pas le revoir devant ma juridiction », justifie-t-il.

« C’est quelqu’un d’adorable et de parfaitement inséré, s’étonne son avocat, Me Laurent Michel. Les réquisitions sont démesurées. La justice essaie de lui faire payer tous les dérapages des casseurs, c’est une justice de circonstance. » Le quadragénaire écope finalement d’une peine de quatre mois de prison avec sursis, ainsi que d’une amende de 1 500 euros.

Ex-étudiant en hypokhâgne

Une faveur qui ne sera pas accordée à Antoine, 26 ans. Le jeune homme, ancien étudiant en hypokhâgne, est titulaire d’un bac + 5. Aujourd’hui chaudronnier, il a vécu plusieurs années rue d’Aubagne. C’est pour cette raison qu’il rejoint tardivement la marche contre l’habitat indigne. Des manifestants à ses côtés lancent des projectiles sur les forces de l’ordre. Le jeune homme reçoit une bombe lacrymogène. Il grimpe alors sur des poteaux et détruit à l’aide de pavés des caméras de vidéosurveillance, un acte « déraisonné », selon ses propres mots, qu’il regrette dès son interpellation.

« J’avais conservé mon bandana car je savais que lors de la précédente manifestation il y avait eu des violences, tant du côté des policiers que des manifestants. » Le président s’agace. « Je suis un peu las d’entendre depuis une semaine que les policiers sont des agresseurs. Ils utilisent la force dans des situations bien précises, ils ne sont pas là pour se défouler ! »

« Pas le profil d’un black bloc »

Compte tenu du « contexte », la procureur requiert une peine sévère : deux mois de prison avec mandat de dépôt. « Je suis surpris, presque abasourdi, s’étrangle son avocat, Me Brice Grazzini. Mon client n’est pas poursuivi pour une infraction politique. Il faut juger sur les faits, pas par rapport au contexte. Ce n’est pas prémédité, c’est un coup de sang. Il n’a pas le profil d’un casseur ou d’un black bloc. »

Au moment du délibéré, le visage juvénile d’Antoine se décompose. Il estimait sa garde à vue « traumatisante » comme une peine suffisamment lourde. Le parquet a suivi les réquisitions du procureur, l’envoyant en prison pour deux mois. « C’est scandaleux », souffle son avocat, avant de quitter la salle en colère.

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