VIDEO. Immeubles effondrés à Marseille: «Toute une vie partie en fumée»

REPORTAGE Plusieurs familles évacuées par principe de précaution suite à l'effondrement d'immeubles rue d'Aubagne ont pu regagner un court instant leurs appartements pour récupérer quelques affaires... 

Mathilde Ceilles

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Une mère et sa fille discutent après avoir pu entrer dans leur appartement rue Jean-Roque à Marseille
Une mère et sa fille discutent après avoir pu entrer dans leur appartement rue Jean-Roque à Marseille — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • Ce lundi, Nathalie et sa famille ont été autorisés comme plusieurs autres sinistrés à regagner, un court instant, leur appartement.
  • Plusieurs logements de la rue d’Aubagne et de la rue Jean-Roque ont été évacués la semaine dernière, sur décision des autorités.
  • Seuls les appartements côté pair de la rue d’Aubagne et côté impair de la rue Jean-Roque ont pu être visités, pour raison de sécurité.

« Bon, c’est Elizabeth qui y va d’abord, pendant cinq minutes. J’y vais pendant les cinq minutes d’après, et c’est toi qui y vas les cinq dernières minutes en dernier, d’accord ? », lance Nathalie à Jérémy, son fils de 23 ans. La petite famille suit d’un pas rapide les marins-pompiers qui les escortent sur le cours Lieutaud. « Ok, et puis on se garde au téléphone quand chacun est dans l’appartement pour être certain de ne rien oublier », poursuit sa fille Elizabeth, une étudiante en informatique de 22 ans. « Il faut s’organiser, c’est pire que Fort Boyard ! », tente de plaisanter Jérémy.

Il y a une semaine, la petite famille a été évacuée de leur appartement qu’elle occupait depuis cinq ans, au 66 rue d'Aubagne​, à Marseille.  Les deux immeubles en face de chez eux venaient alors de s’écrouler, le matin même, faisant huit morts. La famille n’avait emporté que quelques affaires, sans pouvoir y retourner.

« On a dormi dehors »

« On a un gros labrador, et aucun hôtel ne nous acceptait avec, explique Nathalie. On n’a pas de famille ici, alors on a dormi dehors, sur le parvis de l’église de la Trinité-La Palud ou sous un abribus, sur la Canebière. La journée, on allait se doucher chez des amis de mon fils ou de ma famille, des étudiants. On est à l’hôtel depuis vendredi. »

Ce lundi, Nathalie et sa famille ont été autorisés comme plusieurs autres sinistrés à regagner, un court instant, leur appartement. Plusieurs logements de la rue d’Aubagne et de la rue Jean-Roque ont été évacués la semaine dernière, sur décision des autorités.

Cinq minutes par personne

« Vous ne pourrez rester que 15 à 30 minutes, avec une seule personne par appartement », indique un marin-pompier à la petite foule qui s’est massée autour de lui. Plusieurs habitants protestent. « Mon père ne sait pas où sont mes affaires, comment on va faire ? » Après d’âpres négociations, les habitants Marseillais sont autorisés à se relayer, pour une durée totale de 15 à 30 minutes. « Si vous êtes trois, ce sera cinq minutes par personne maximum », explique le marin-pompier à Nathalie.

Elizabeth est la première à s’élancer, casque sur la tête. « Bonne chance ! », lui lance Jérémy. « Je regarderai la montre pour voir si c’est bien cinq minutes et pas moins, indique Nathalie. Il faut prendre les médicaments dans le frigo, et puis les livres d’école ! ». Quelques minutes plus tard, Elizabeth revient avec un caddie et un sac plein.

« C’est impressionnant »

La jeune fille est sous le choc. Elle n’était pas revenue dans l’appartement depuis une semaine. « C’est impressionnant. Les volets sont dans le salon. Quand je suis arrivée, je me suis dit : "Merde, pas où commencer ?". Et quand je suis sortie, je me suis dit : "Merde, j’ai oublié ça." J’ai pris les livres d’école pour mon frère, qui est encore au lycée. J’ai pris des papiers, mon casque, ma souris d’ordinateur. Je n’ai pas reconnu ma chambre. Elle est pleine de poussière. Je sais que ce sont que des objets, mais je suis une sentimentale… »

Leur voisin, Laurent, rejoint sa femme, chargé de plusieurs sacs. Cette dernière avait fait une liste, pièce par pièce, des objets à récupérer dans l’appartement. « Les pompiers ont été étonnés que je prenne ma guitare, mais j’ai besoin de m’aérer l’esprit en ce moment, explique-t-il. J’ai pris aussi des papiers, quelques fringues. Mais 15 minutes, c’est rapide ! »

« Qu’est-ce que vous pouvez prendre en une heure »

Près du couple, Shayma, 28 ans, tente de guider sa mère, qui passe la tête à travers la fenêtre. « Maman, regarde sur la table en aluminium, dans la chambre ! », crie-t-elle. Dans l’immeuble d’en face, rue Jean-Roque, Linda, 58 ans, récupère un maximum d’affaires dans ce qui était jusqu’ici l’unique appartement qu’elle a occupé depuis son arrivée d’Algérie, il y a 35 ans, avec son mari. Vendredi, à 7 h 30, la police lui a demandé de partir, en urgence.

« Qu’est-ce que vous pouvez prendre en une heure ?, soupire-t-elle. Depuis vendredi, on vit à l’hôtel avec mon mari et nos chats, avec un petit sac à dos par personne. Je suis parti avec ces chaussures, deux jeans, trois soutiens-gorges et deux débardeurs. Aujourd’hui, il nous faut les papiers, surtout pour pouvoir être relogés. »

« C’est toute notre vie qui est partie en fumée »

Hors de question en effet pour Linda de revivre un jour dans cet appartement. « On y a été heureux, mais on ne serait pas tranquille. Je ne savais pas qu’on pouvait être relogé, je vais à la mairie leur en parler juste après. » « Mais on ne veut pas qu’il soit relogé dans les quartiers Nord, prévient Shayma. Ma mère travaille à l’hôpital de la Conception et mon père au Prado. Ils n’ont pas de voiture. On ne veut pas qu’ils passent une heure dans les transports en commun ! »

Même discours de Jessica, leur voisine de 25 ans de la rue Jean-Roque. « J’habite ici depuis l’âge de neuf ans. C’est toute notre vie qui est partie en fumée. J’ai demandé à être relogé, on m’a proposé à Nationale. Mais on vient du centre-ville, on veut pas vivre dans les cités. On dirait que nous mettre là, ça les arrange, les hommes politiques.

Incertitude

Et de demander à Julien Ruas, adjoint au maire de Marseille, délégué au bataillon de marins-pompiers, à la prévention à la gestion des risques, qui vient à sa rencontre ! « Quand est-ce que je vais pouvoir aller chercher mon logement ? Parce que moi, j’ai pris un jour de congé, aujourd’hui, je ne pourrai pas le faire demain ! »

En effet, seuls les appartements côté pair de la rue d’Aubagne et côté impair de la rue Jean-Roque ont pu être visités, pour raison de sécurité. Une information dont ne disposaient pas les habitants venus sur place, le mot de la mairie ne stipulant pas cette restriction. « On nous donne des informations parcellaires, soupire Jean, 57 ans. On nous dit qu’on va pouvoir accéder à notre logement, pour finalement ne pas avoir cette certitude. Cela manque d’organisation. Et on vit dans les hôtels, c’est une vie impersonnelle. »

« J’entends la difficulté de la population, partie sans papier ou rien, affirme Julien Ruas. Je comprends la frustration, mais notre rôle est d’assurer aux gens le fait d’intégrer l’appartement en sécurité. Or, ce (lundi) matin, à 11 heures, un collège d’experts s’est réuni pour nous donner ces directives. On est sur une situation qui peut évoluer en permanence, et durer plusieurs semaines. » Plusieurs Marseillais rapportent avoir un hôtel réglé jusqu’au 25 novembre minimum.

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