Mort de Bernard Tapie : Hormis une Ligue des champions, qu’a donc apporté l’ex-président de l’OM à Marseille ?

NECROLOGIE Bernard Tapie a amené l'OM sur le toit de l'Europe, avec cette Ligue des champions remportée en 1993...

Jean Saint-Marc
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«Nanard»/ et la coupe aux grandes oreilles.
«Nanard»/ et la coupe aux grandes oreilles. — Tschaen / SIPA
  • Les Marseillais conservent un immense respect pour Bernard Tapie.
  • Il a fait briller l'OM dans les années 1990.
  • Sa carrière politique locale a été plus discrète.

Il y a les chanceux qui étaient à Munich, les doux dingues qui ont plongé dans le Vieux-Port, les enthousiastes qui défilaient sur la Canebière. Et Francis, 30 ans à l’époque, tout seul en pleine cambrousse, le moteur de sa bagnole fumant. Francis n’aime pas le foot, mais il nous sort lui aussi son souvenir ému de la nuit du 26 mai 1993 : « J’ai appelé des dizaines de garagistes, impossible d’en faire venir un seul ! La vie s’est arrêtée, ce soir-là à Marseille et dans toute la région. »

Si Francis est resté en rade, c’est évidemment la faute à Tapie. Car oui, à Marseille, ça ne fait aucun doute : c’est grâce à l’homme d’affaires que les supporters de l’OM peuvent se targuer d’être « à jamais les premiers » français à avoir soulevé la Ligue des champions.

Il demande à Boli de rester sur la pelouse

« L’OM de cette époque, c’est Tapie, c’est tout, se souvient Romain. Il avait une telle mainmise sur le club… » A la dérive quand il l'a racheté, en 1985, Bernard Tapie a massivement investi dans l’OM, pour le faire remonter tout en haut du foot français (quatre titres de champion de France, une coupe de France) et tout en haut, donc, du foot européen. Un président omniprésent, hyperinfluent et imposant. Basile Boli  raconte même que c’est Tapie qui lui a demandé de rester sur la pelouse le soir de la finale face au grand Milan, malgré des douleurs au genou. Vous connaissez la suite

Mulets et grandes oreilles.
Mulets et grandes oreilles. - Schaen / SIPA

« C’est Tapie qui nous a fait gagner la Coupe d’Europe », abonde Jean-Claude. « Ce n’était peut-être pas très catholique », précise-t-il. Quelques semaines après la victoire en Ligue des champions, éclatait en effet le plus grand scandale de corruption du foot français, l’affaire VA-OM.

« La Ligue de champions, c’était un tel exploit, que, franchement, s’il s’était présenté à la mairie la semaine d’après, il aurait été élu avec 90 % des voix », reprend Francis. Sauf que les élections n’étaient pas une semaine après le titre, mais deux ans plus tard. Et c’est surtout la justice française qui a contrarié les plans de Tapie : 1995, c’est aussi l’année du procès de l'affaire VA-OM, où Tapie a été condamné à de la prison ferme. « J’ai été privé d’élection », expliquait sur Antenne 2 Bernard Tapie, le soir du premier tour. « La seule élection qui me faisait envie, c’était celle de la mairie de Marseille en 1995, pour laquelle on s’est dépêché de me rendre inéligible », précisait-il en 2015 au Journal du Dimanche.

« Grande gueule »

« Au moins, il avait du courage, il avait une vision pour Marseille », jure une de ses sympathisantes de l’époque, qui le place au-dessus de « Gaudin, avec qui c’est quand même très plan-plan. » Une des rares, sur cet échantillon de Marseillais que nous avons interrogés, à avoir gardé une bonne image du Bernard Tapie politicien. Il a été député des Bouches-du-Rhône puis ministre de la Ville (moins de cinq mois au total), député européen, conseiller régional… Mais ils peinent à citer une seule de ses réalisations. « Les écoles de commerce pour les jeunes au chômage, peut-être ? », tente Antoine. Raté : ce n’est pas le Tapie politique mais le Tapie entrepreneur, qui a lancé ces « écoles de vente Tapie », en 1986, à Béziers.

« Il représente la caricature d’ici, le côté grande gueule, avec pas grand-chose derrière », glisse Gilbert, « Marseillais d’adoption depuis 20 ans ». C’est d’un Marseillais de toujours, Jérôme, que viendra le plus violent réquisitoire contre le Tapie politicien :

Disons qu’il s’est incrusté politiquement à Marseille, grâce au foot, alors qu’il n’était pas d’ici. Mais il n’a réglé aucun des problèmes de fond. Il a utilisé Marseille à des fins politiques, comme il a utilisé son combat contre le Front national, d’ailleurs. Il a fait tout ça pour faire sa carrière politique, pour gagner la sympathie de Mitterrand. Mais l’insécurité, la violence, la corruption : il n’a rien changé aux problèmes de Marseille ! Les autres hommes politiques non plus, d’ailleurs…

Rachat controversé de La Provence

« Notre titre a été redressé sous sa houlette ». C’est un proche, cette fois, qui parle : Franz-Olivier Giesbert, propulsé à la tête de la rédaction par Bernard Tapie, qui a racheté La Provence en 2013. « Ce journal sombrait quand il l’a acheté et, aujourd’hui, incarnation de l’identité régionale, il a retrouvé des comptes positifs tout en enrayant la baisse de diffusion », écrivait-il dans un édito dithyrambique, à l’annonce du cancer de son patron.

Pour un journaliste de La Provence, la nomination de FOG a la tête de la rédaction a surtout été la plus grande erreur de Tapie. « Mais ce dernier ne s’immisçait pas dans les décisions de la rédaction. Il aimait parfois être consulté sur des sujets sur l’OM, à la limite, c’est plus en politique qu’il essayait d’influer. Comme pour les dernières régionales lorsqu’il a appelé à battre le RN, enfin c’était surtout pour pousser l’élection de Renaud Muselier ». Et surtout, Bernard Tapie n’a jamais réussi à enrayer la baisse de la diffusion de La Provence avant sa mort, contrairement aux affirmations de Franz-Olivier Giesbert. Le journal a d'ailleurs entériné la vente de son siège historique en début d'année afin de renflouer les caisses, après deux procédures de licenciement économiques récentes.