Festival d'Avignon: «Il a fallu que je sois en prison pour faire du théâtre»

REPORTAGE Une dizaine de prisonniers donnaient lundi après-midi une représentation au sein de la prison du Pontet dans le cadre du Festival d’Avignon…

Adrien Max

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Jean-Michel, dans le rôle de Créon, fait face à Nordine, dans le rôle d'Antigone
Jean-Michel, dans le rôle de Créon, fait face à Nordine, dans le rôle d'Antigone — Chloé Louvel
  • Une dizaine de détenus de la prison d’Avignon-Le Pontet ont joué Antigone de Sophocle dans le cadre du Festival d’Avignon.
  • Pour certains, c’était une des premières fois qu’ils avaient accès à la culture.

Une trentaine de personnes trépignent devant l’entrée du centre pénitentiaire d’Avignon-Le Pontet. Ce ne sont pas des familles qui viennent visiter des détenus, mais des invités pour une représentation d’Antigone, la tragédie grecque de Sophocle. Dans le cadre du Festival d’Avignon ( Vaucluse), l’administration pénitentiaire et les équipes d’Olivier Py, le directeur du festival, ont monté un atelier théâtre au sein de la prison. Il raconte comment l’aventure s’est lancée :

Il y a trois ans on était venu pour faire un spectacle à l’intérieur de la prison. Un détenu a levé le doigt et nous a demandés de faire un atelier théâtre en demandant que je l’anime.

Jean-Michel, dans le rôle de Créon.
Jean-Michel, dans le rôle de Créon. - Chloé Louvel

Cette année, une dizaine de détenus se sont portés volontaires pour suivre des cours les mercredis et jeudis après-midi. « On répète ensemble, on s’approprie le texte puis on répète aussi beaucoup en cellule. On se met devant le miroir et on joue. On est devenu un groupe avec une belle solidarité », raconte Philippe, dans le rôle d’Ismène, la sœur d’Antigone. Ils ont d'abord lu des pièces, en ont retenu une, et l’ont apprise. En ce lundi après-midi, il est temps de monter sur les planches. Ou plutôt de se lancer sur le béton. La représentation a lieu au sein du gymnase de l’établissement où un grand drap noir fait office de coulisses. Près de 80 détenus ont pris place dans le gymnase, en plus de la cinquantaine d’invités et d’une dizaine de journalistes. Ça en fait du monde !

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Tonnerre d’applaudissements

Jean-Michel, qui a déjà joué les premiers rôles les années précédentes, rentre en piste et la magie opère. Il joue le roi Créon. Toute la salle est silencieuse, captivée par la puissance qu’il dégage de son jeu d’acteur. Puis c’est au tour de Nordine, pour le rôle d’Antigone, de le rejoindre. Il épate la foule grâce à la justesse de son jeu d’acteur et l’engagement qu’il met à jouer Antigone. Malgré l’absence de décor, de costumes et l’austérité apparente du lieu, tout le monde se laissent emporter par la performance de la dizaine de comédiens.

Créon devant la dépouille d'Hémon
Créon devant la dépouille d'Hémon - Chloé Louvel

Les thèmes évoqués dans cette tragédie grecque font écho à leur situation : la justice, la loi, l’argent ou la mort. La pièce se conclut sous un tonnerre d’applaudissements. Détenus, organisateurs, publics, tous sont subjugués par la performance d’acteurs de ces dix comédiens. Les spectateurs détenus sont les premiers à souligner la performance de leur compagnon d’incarcération. Les comédiens sont les premiers surpris. « Je voulais savoir si j’étais capable de faire du théâtre, explique Nordine, et petit à petit tu y arrives, tu apprends a te découvrir. »

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Emancipation

C’est une réussite sur tous les plans, comme l’explique Fabienne Gontiers, directrice adjointe de l’établissement : « On essaye aussi de travailler avec les richesses des alentours, le festival en fait parti. C’est une belle réussite, lorsqu’on fait jouer Antigone à des détenus, on fait clairement de la culture. Certains ont demandé à lire l’Iliade cet été, imaginez-vous ! »

Antigone et Philippe, dans le rôle d'Ismène, sa sœur.
Antigone et Philippe, dans le rôle d'Ismène, sa sœur. - Chloé Louvel

La plus belle des réussites est bien d’avoir pu offrir un accès à la culture à ces personnes, qui s’en sont toujours senties exclues. C’est le cas de Nordine qui a grandi à la cité de la Castellane (16e) à Marseille :

J’ai voulu m’émanciper du quartier grâce à l’art, la culture. Je n’ai jamais réussi. Je voulais essayer le théâtre depuis 10 ans, et il a fallu que je sois en prison pour en faire.

Il ne reste plus qu’à faire venir le théâtre dans les quartiers, et, peut être, certains éviteront la prison par cette émancipation.