Marseille: Un étudiant «mort pour rien», un suspect connu sous 137 alias...L'incroyable procès de Samir Dardouri

JUSTICE Jérémie Labrousse avait été agressé mortellement en plein centre de Marseille. L’affaire passe devant la cour d’assises ce vendredi…

Mathilde Ceilles

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La Cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence.
La Cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence. — P.Magnien
  • Le profil du suspect interpelle, condamné ailleurs en Europe sous 137 noms différents.
  • Ce procès fait suite à un travail de fourmi des enquêteurs.
  • Le suspect a voulu voler la montre de la victime.

L’affaire avait à l’époque suscité une vive émotion, à quelques mois des élections municipales. Une nuit d’août 2013, sur le boulevard d’Athènes, soit au cœur de la ville de Marseille, un jeune étudiant de 21 ans avait été égorgé. Jérémie Labrousse décédait quelques jours plus tard. Après des mois d’une enquête compliquée, la cour d’assises des Bouches-du-Rhône à Aix-en-Provence se penche sur le dossier à partir de ce vendredi.

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Qui est la victime ?

Née en décembre 1991 à Epinal, dans les Vosges, Jérémie Labrousse avait interrompu au moment des faits ses études l’école de management marseillaise Euromed. Il vivait depuis peu à Nice après avoir décroché un travail dans un hôtel monégasque. Ce 9 août 2013, l’étudiant, décrit par ses proches comme intelligent, calme et discret, passe la soirée chez des amis dans un appartement situé Allée Gambetta, dans le premier arrondissement, en plein cœur de Marseille. Il devait y rester pour le week-end. Aux alentours de 23 h 30, le jeune homme sort de l’appartement pour aller à pied chercher une amie à la gare Saint-Charles.

Quels sont les faits ?

Une patrouille de police de passage Boulevard d’Athènes est requise vers 23 h 45 par plusieurs personnes se trouvant à hauteur du bar tabac « Le Français ». Devant l’établissement se trouve Jérémie Labrousse, présentant une plaie ouverte au cou et saignant abondamment. Transporté à l’hôpital nord, il décède le surlendemain.

L’affaire suscite presque immédiatement une vive émotion, à quelques mois seulement des élections municipales. Le 14 août, soit deux jours après le décès de la victime, Stéphane Ravier, alors candidat frontiste, organise un rassemblement « contre l’insécurité et la barbarie » qui mobilise une centaine de personnes.

Une centaine de personnes se sont rassemblées mercredi en fin d'après-midi à Marseille à l'appel de Stéphane Ravier, candidat du Front National (FN) aux municipales,
Une centaine de personnes se sont rassemblées mercredi en fin d'après-midi à Marseille à l'appel de Stéphane Ravier, candidat du Front National (FN) aux municipales, - Boris Horvat AFP

Arrivé sur place très vite après le drame, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, avait lui-même annoncé l’interpellation d’un suspect, un marginal de 41 ans. Cependant, cette piste avait été abandonnée après des examens ADN et l’analyse des images de vidéosurveillance.

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En effet, dans un premier temps, les enquêteurs font face à une tâche complexe pour reconstituer les faits. En effet, au moment exact de l’agression, la caméra de vidéosurveillance, qui fait un va-et-vient, enregistre une autre scène. Les enquêteurs ont ainsi à leur disposition les images avant les faits, puis après, où l’on voit le jeune homme se tenir le cou, puis faire quelques mètres avant de s’écrouler.

Sur ces images, les enquêteurs parviennent à déterminer le profil du suspect, corroborant les déclarations d’un témoin recueilli deux jours après l’agression. L’enquête se concentre rapidement sur l’identification d’un homme jeune, mince, vêtu d’une chemise noire, d’un pantalon noir et de baskets marron. L’homme est accusé d’avoir égorgé la victime avec un tesson de bouteille

Qui est le suspect ?

« Les enquêteurs ont dû chercher une aiguille, non pas dans une botte de foin, mais dans une grange » salue Me Christophe Pinel, avocat de la famille de Jérémie Labrousse.

Au fil des investigations, les enquêteurs voient un Marocain de 35 ans, Samir Dardouri, un potentiel suspect. En creusant cette piste, il découvre qu’il est connu sous près de 140 alias dans plusieurs pays d’Europe pour divers délits, à tel point qu’il est pour cette affaire accusé en tant que « X se disant Samir Dardouri ». Entendu par les enquêteurs, l’homme est mis en examen et placé en détention provisoire aux Baumettes.

Selon l’enquête, le soir des faits, ce dernier, vivant de petits larcins, errait dans les rues de Marseille, guettant l’occasion de voler « quiconque serait en possession de biens pouvant lui convenir » comme il l’avait fait auparavant, au vu de ses condamnations, en France, en Belgique et en Italie, sous une centaine de pseudonymes différents.

La personnalité du suspect sera au cœur de ce procès. « Il y a un vrai débat, les différents experts ne sont pas tous d’accord, faites valoir Me Jérôme Pouillaude, avocat de Samir Dardouri.

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Une première expertise psychiatrique mettait en effet en exergue « l’existence à la fois de troubles du caractère de type psychopathique et de la personnalité », sans pour autant établir un lien entre les faits et son état psychiatrique, présentant ainsi Samir Dardouri comme quelqu’un n’étant pas dans un « état dangereux d’un point de vue psychiatrique ». La seconde expertise ne met « pas non plus en évidence de dérangement mental patent ».

Mais pour l’avocat de la défense, « la question de l’altération du discernement est posée. Pendant sa détention aux Baumettes, il a fait l’objet d’une hospitalisation sous contrainte en psychiatrie, ce qui est extrêmement rare ! »

Pour Me Pinel, la présence de Samir Dardouri en liberté au moment des faits, malgré son profil, fait de cet homme « plus que dangereux » une « bombe ». « Ce dossier a suscité l’émotion, car on a compris que les piétons exposés à la folie humaine sont en danger sur les trottoirs. On pensait avant qu’à Marseille, si on n’avait pas de comptes à régler, on n’aurait pas de règlement de comptes. Mais Jérémie était innocent. »

Quel est le mobile ?

Là aussi, la question reste en suspens. Pendant toute la durée de la procédure, Samir Dardouri a changé plusieurs fois de version, arguant tour à tour avoir été victime d’une agression, avoir voulu voler la montre Swatch de la victime ou encore s’être bagarré avec elle.

« Ce pauvre jeune homme est mort sans raison. C’est un acte gratuit que personne ne comprend, conclut tristement Me Pouillaude. J’essaie de comprendre ses intentions, s’il avait l’intention de tuer. Je le regrette, mais je crois que la vérité ne surgira pas du box. Je pense à la famille. Leur fils est mort pour rien. Ils n’auront pas face à eux quelqu’un qui apportera des réponses. »

D’abord mis en examen pour « homicide », l’accusé est désormais poursuivi devant les assises de Bouches-du-Rhône pour meurtre précédé de tentative de vol avec arme. Son procès doit durer jusqu’au 16 mai.